Montréal place-forte sur le Web

Les rappeurs québécois ont su s’emparer à temps du précieux véhicule qu’est notre World Wide Web. Plus promptement que d’autres, en butte parfois au même blocage culturel de la part de leurs compatriotes.

Allez, petit exercice de mémoire. Facultatif pour vous, les kids !…

L’essor et l’oubli

Flashback au coeur effervescent des glorieuses nineties. Vous savez, cette période où un label novateur de la capitale belge, Sub Rosa, éditait le rap inuit de Nuuk Posse, groupe de la capitale groenlandaise !

Dans la famille Double H, le Canada francophone aligne un carré d’as discographique qui trouve immédiatement son auditoire. Soit : Dubmatique, Rainmen (ft. La Cliqua sur ce titre), puis Muzion et… Sans Pression (comme on se retrouve!), pour autant d’albums devenus des classiques.

Et puis…?

Rien, ou presque. Du moins, en termes d’exposition médiatique -parce que la qualité demeure, quant à elle. Peut-être s’agit-il là du chaînon manquant évoqué dans l’intro de ce blog. De temps à autre cependant, façon de ne pas s’enliser précocement dans le mainstream, la mise en lumière de quelques artistes probablement mieux structurés pour un retentissement international (Loco LocassManu Militari, par exemple).

Renaissance : le rap queb aime le ouèbe

Alors… juste un soufflé qui retombe? Que nenni ! Aucune raison que cesse d’opérer le fameux esprit Do It Yourself qui a révolutionné la musique. L’immense « Survival of the fittest » de Mobb Deep ne saurait s’appliquer à toutes choses en ce bas monde, n’est-ce pas?

En l’occurrence équipé du minimum technologique vital, le cousin doué de la branche outre-Atlantique va retracer sa route, en utilisant au mieux les possibilités du Net. Parallèlement quelques artistes itinérants dans l’âme font renaître l’intérêt pour leurs productions, un rien éclipsées par celles du voisin omniphage du sud.

Ainsi Monk.E, notre guide à distance (quelquefois à son insu) au travers de cette présentation. L’archétype du passeur activiste, qui signe début 2006 un premier disque aussi « boom bap » que réfléchi, synthèse rarissime de styles et de talents. Classé dans son Top10 par le webzine DISQC (adresse à connaître impérativement), l’album en enfantera quatre autres, tandis que son auteur enchaîne sur ce qu’il appelle légitimement ses pèlerinages.

A terrasser d’épuisement bien des hyperactifs ! Mais pas lui…

Montréal, arène des battles

Le tour d’horizon du précédent billet, qui s’appuie fortement sur les choix de Monk.E, ne se prétend d’ailleurs ni état des lieux, ni panorama exhaustif de 2013. Son petit complément d’âme pourrait bien être une forme de fusion pas trop courante en nos contrées. Non seulement entre courants musicaux, mais aussi entre générations.

On retrouve le phénomène sous cet aspect primordial de la culture hip hop, particulièrement apprécié au Québec : les battles, joutes oratoires qui sont le fil conducteur du film 8 mile (avec Eminem). A la nuance près qu’elles se déroulent désormais systématiquement a cappella, et dans un esprit de respect mutuel.

Vous aimez le syndrome de « l’oeil qui frise », aux meilleures phases de l’adversaire en rhétorique? Goûtez donc ci-dessous la confrontation Jam vs. Jeune Chilly Chill dans le cadre des WordUp! Battles, manifestation de référence. On peut zapper dessus à volonté, tout en gardant l’assurance de tomber sur un passage d’anthologie. Adopté en France sous l’appellation de Rap Contenders, le concept a permis notamment à un certain Nekfeu (membre de 1995 et S-crew) de diversifier sa palette de talents.

Là encore le K6A est « dans la place », y compris Monk.E hilare aux premiers rangs, et Filigrann aka Fili endossant ici la fonction d’animateur et organisateur. Afin de mieux situer cette autre (et haute) figure montréalaise, on ne résistera pas, en guise de conclusion, au plaisir de revoir « Protège ta nuque », morceau de bravoure où il est l’alter ego de Raekwon.

Un bel hommage aux mythiques « shaolins » de Staten Island, en même temps qu’un exercice sur le son techniquement bien plus complexe qu’il n’y paraît. Pas d’la marde, tabarnak ! oops, pardon…

2013, une année de rap à Montréal

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Monk.E, Mexico

Elargissons un peu le champ de la famille, pour y intégrer des collègues volontiers cités par Monk.E dans sa revue de l’année écoulée.

Proche de K6A, avec deux sociétaires en commun –Maybe Watson et KenLo– Alaclair Ensemble remporte selon lui, et haut la main, la palme du meilleur titre d’album : ‘’Les maigres blancs d’Amérique du Noir’’.

Finement distanciée, la trouvaille stylistique nous secoue franchement la panse. Ou les côtes flottantes, pour les plus maigres (blancs) d’entre nous. Malgré le risque de persistance rétinienne sur une royale physionomie, on vous propose ce « Mon cou » plutôt électro, totalement décalé et néanmoins fortement vertébré. Bougez donc le vôtre comme il convient.

Autre bombe de 2013 volontiers citée : le trio Loud, Lary & Ajust. Mais si l’unanimité semble se faire parmi leurs pairs, les fans sont plus réservés. Nous aussi. Car on parle là d’un genre qui a produit ça et là plus que sa ration de ‘’daube’’ pure et simple. Alors, pourquoi ne pas redonner la parole à Monk.E le grand frère indulgent :

« Loud, Lary et Ajust ont continué de faire des ravages avec leur gullywood style contagieux. A un point tel que rapper en franglais sur des beats de trap s’appelle maintenant rapper comme Lary Kidd, pour beaucoup de jeunes qui ignorent l’origine américaine (dirty South) de cette rafraîchissante vague québécoise ».

Faites-vous votre opinion …

Trap music, le mot est lâché. La poule aurifère de pointures reconnues, comme de « suceurs de roues patentés » -mais ceci est un autre débat.

En ce qui nous concerne on préfère, dans un style pas très éloigné, la technique bien au point des très acclamés Dead Obies, sur l’ambiance un rien slacker de cette version de « $ud $ale » à tomber. De rire, et de son siège.

Le titre figure sur l’album ‘’Montréal Sud’’, on en trouvera tout naturellement le pendant géographique avec le dénommé Koriass sur « Rue des Saules », dans le genre périlleux mais remarquablement maîtrisé  de l’exercice sociologique sans concession…

El Cotola a filmé ‘’Graffologie 404’’ déjà présenté dans le précédent article. Comment pourrions-nous négliger le tandem qu’il forme avec Obia le Chef (dont le flow rappelle celui de notre Passi, un peu perdu de vue) sur ‘’Le Théorème’’, autre pépite très soulful de 2013. On ne vous fera pas l’injure de situer les lieux de tournage du clip de « Pour le love »!

Autre belle réussite pour moitié imputable à El Cotola : l’ambiance 100% sud-américaine de Agua Negra avec son deuxième complice attitré Paranoize, dont il partage les origines.

Et toujours dans cette veine world beat, sur un mode plus léger peut-être, on se gardera d’oublier le groove latino irrésistible de Boogat, également représentant de cette communauté fortement implantée à Montréal.

Irrésistibles aussi, les deux breaks scénaristiques préludant au vrai sujet traité par le clip de « Rap Queb » de Webster. Si seulement quelques rappeurs montés en épingle arrivaient à saupoudrer, ne serait-ce que d’une pincée de son second degré, leurs clichés grotesques ! Quoi qu’il en soit, ‘’A l’ombre des feuilles’’ est l’œuvre mature d’un vétéran, sûr de sa trajectoire depuis près de 20 ans, dont la première moitié utilise la langue anglaise comme vecteur.

Et puisqu’il est question de dualité sémantique, parlons de Jai Nitai Lotus, l’artiste québécois anglophone à citer le plus urgemment. Par sa culture jazz revendiquée et son côté polyvalent, il évoque quelques-uns de ses plus honorables confrères à l’ouest de l’Hudson Bay. Ainsi sur ce court mais intense morceau qu’est « Simbreaker », extrait de son premier véritable album « Something you feel »…

Plus connu en France, en raison de collaborations avec quelques artistes du cru (Fonky Family, Akhenaton, Ol’Kainry, 2Bal…), le très respecté Sans Pression a fait sur la scène québécoise un retour remarqué. Non qu’il en ait disparu ces dernières années, mais aux yeux de Monk.E il s’était quelque peu dispersé en productions indignes de son talent.

« Vagabond ma religion », le titre éponyme de son dernier opus, donne une bonne idée du savoir-faire persistant d’un auteur qui n’a jamais mâché ses mots.

En particulier pour flétrir, à juste raison, ce complexe de supériorité affiché par des collègues hexagonaux, et pas des mieux placés pour donner des leçons. Pour certains de ces esprits bornés, le parler joual serait un handicap insurmontable! Sans commentaire…

Monk.E et K6A

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Le scorpion et le raccoon
Monk.E & Axe, Tepoztlan, Morelos

K6A, ou !?! pour les intimes, est le collectif dont Monk.E est cofondateur, sa famille artistique en quelque sorte. Laquelle se présente souvent elle-même sous le sobriquet de 22 Raccoons

Pour les situer, envoyons tout de suite l’un des gros sons de l’année 2013, aussi lourd que festif, pierre angulaire du très attendu « Kossèça »

Dans l’ordre d’apparition au mic : Monk.E, Smilé Smahh, Jam, P.dox et Osti One, soit déjà une bonne part du gratin local des MC’s. Ajoutez FiligraNn un boss des WordUp! Battles (confrontations a capella, s’il vous plaît) ; aux platines SevDee , le créateur des soirées ArtBeat Montreal (ABTML) maintenant dévolues à la culture électronique ; Maybe Watson l’électron libre ; KenLo Craqnuques le si bien nommé, grand pourvoyeur en beats du Monk.E à qui il arrive (très rarement) de faire bande à part ; et vous avez la dream team sonique quasiment au complet.

On peut remarquer qu’à l’instar de bien des crews US notoires, K6A sait moduler les sorties des différents solos de ses membres. Par exemple le « Full HD » de Osti One dont est extrait ce morceau, et qui constitue pour bien des observateurs la révélation québécoise du moment.

Il est d’ailleurs produit en grande partie par Smilé, lequel lâchait lui-même quatre mois auparavant une petite déflagration stratosphérique intitulée « Aqualoide » -vous saisissez l’organisation ?

L’époustouflante créativité régnant au sein du collectif en a fait, depuis le début de ce siècle, un vivier d’autant plus intarissable que volontairement exempt de leader.

Un parti-pris générateur d’une vraie synergie, l’incroyable éclectisme de Monk.E l’ayant tout naturellement « installé » dans la fonction de parfait ambassadeur.