« Initiatique », album céleste

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Jeudi dernier, Monk.E a sorti son quatrième LP. Cette fois on ne le chroniquera pas avec huit ans de décalage !
Remarquez, l’avantage d’avoir quelques wagons de retard, c’est de pouvoir remonter tout le train en se goinfrant sans vergogne de son contenu.
Avec le risque de l’indigestion, certes. Mais « Initiatique » porte en lui pas mal de vertus curatives, en cas de nécessité.
Elles nous détacheraient presque de toutes les contingences de la gravité terrestre. Attention toutefois aux dangers de l’apesanteur, qui accélère le vieillissement, en toute logique scientifique. Même à l’approche de l’été balnéaire. Pardon, on digresse…

Novateur et inspiré

Producteur de l’intégralité des morceaux de l’album, Smilé Smahh est dans la continuité du travail de KenLo sur le précédent. Le virage que l’avènement de la piu piu music avait imprimé à « Destin et beyond » est ici plus que largement confirmé. Quoi de plus normal, ces deux éminents raccoons faisant de toute évidence partie des locomotives du mouvement…
Extraits en pré-écoute que nous avons usés jusqu’à la trame numérique, « Le seul chemin », objet d’un clip en deux versions successives dont celle-ci,

et l’épuré « Oasis » annonçaient la couleur plutôt fresh. D’ailleurs, quel autre mot que couleur pour traduire le style de Monk.E ?
Sa musique regorge d’images, littéralement. Et si vous n’arrivez pas à bien les visualiser, le graffeur émérite se charge de vous enseigner quelques rudiments techniques. Ainsi sur le didactique « Shroomcaps saturés », où le néophyte fait bombance au seul énoncé de nuances chromatiques dont il soupçonnait à peine l’existence.
Dans l’intervalle, « Chers Elohim » tout empreint de spiritualité et d’œcuménisme, et « Parano » dont le thème à l’opposé de ces valeurs cosmogoniques exige plus de lourdeur sur le beat, constituent la belle ossature d’un opus à classer d’ores et déjà dans les réussites de l’année.

Monk.E assurément est un mystique. Mais de ceux qui vous gagnent à leur cause sans grand effort prosélytique. Juste par le recours à la beauté sans artifice. Celle qui transparaît au coeur de l’intimiste « Pour que tu m’appartiennes » conclusif, par exemple (avec la superbe contribution d’Alan Prater). Et lorsque le verbe se fait contempteur de certains modes de vie qui nous concernent tous, une pirouette sémantique vient alléger judicieusement le propos.
Il n’y a pas tellement de rappeurs capables d’aligner autant de barres dans un couplet. Adeptes prudents du fameux standard seize-mesures, beaucoup craignent la chute de tension, de densité textuelle plus exactement, en faisant plus long. Sans le moindre prêche en filigrane, malgré ses apparences de grand gourou, Monk.E a toujours évité l’écueil avec brio… c’est peut-être là que tient la fameuse « Différence bas-canadienne » (entre berner et séduire).

Intro inspirée, poème de haute volée en lieu et place du skit médian habituel, des invités triés sur le volet (mention à Frase, sa gratte dépouillée et son chant limpide)… il fallait un titre faible pour légitimer le statut de pépite en devenir.
Sûrement pas le plus agressif « Mercantilismes » avec Osti One, combinaison à trois en forme de brelan d’as montréalais du moment. Ni « Hikuri », l’un des sons les plus foisonnants de l’album. Alors, peut-être « Parle à ton people », qui contraint d’emblée à se précipiter sur le Wiktionnaire pour vérifier le sens, pas encore assimilé par l’auteur de ces lignes (honte à lui !), de procrastinateur.
Mais on chipote, là. Et si Monk.E avait réalisé tout simplement le sans-faute, en 40 minutes de jeu au zénith et 12 passes décisives !?!

Voilà déjà longtemps qu’il est un MC hors pair. Comme ses comparses de K6A, collectif capable à son meilleur d’évoquer les Californiens de Freestyle Fellowship ou encore Souls of Mischief.
En investissant tout l’espace sonore que lui ménagent les nouveaux territoires Piu-Piu, le poète et arpenteur obstiné qu’est le natif de Drummondville vient d’atteindre la Voie Lactée.

Qui l’aime le suive ! Nous, on y va de ce pas…

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Du hip-hop au piu-piu

Impossible de parler de Montréal sans évoquer la Piu Piu music.
Si vous n’étiez pas sur Terre ces trois dernières années, pas de problème : vous en avez forcément entendu l’équivalent dans l’espace intergalactique, et ne serez pas dépaysés.

Drôles d’oiseaux, ces Piu Piu ! Certains adeptes expliquent volontiers l’appellation par les sonorités pépiantes du laser. Ce n’est qu’une des variantes possibles, la paternité du terme revenant apparemment à Vlooper, l’un des beatmakers d’Alaclair Ensemble.

Quant à la définir plus précisément, trêve de gazouillis superflus…

Ci-dessous, l’excellent documentaire signé Aisha C. Vertus, en forme de présentation d’une florissante scène locale par ses acteurs les plus influents. Dont SevDee, grand ordonnateur du son de K6A et initiateur de l’aventure ArtBeat Montréal.

Ici, leurs créations compilées en trois volumes.

, un article très complet sur le sujet, écrit à l’occasion de la 15ème édition du MEG (Montréal Electronic Groove).

Et maintenant, retour à Monk.E pour la traduction picturale.

James Dewitt Yancey, alias Jay Dee alias J Dilla, le légendaire DJ producteur de Detroit décédé en 2006, est en effet la source d’inspiration principale du mouvement Piu Piu.
Hip hop électro par essence, celui-ci a évolué très vite musicalement, et intégré une dimension multi-culturelle fédératrice. Nombre de MC’s circonspects au départ n’hésitent plus désormais à poser leurs textes sur ces instrus parfois « casse-gueule » à l’origine, de par leur structure un peu liquide.

Ses nombreuses collaborations avec Kenlo ont tout naturellement mené Monk.E sur ce chemin-là. Son album « Initiatique », à paraître fin avril, est d’ailleurs produit par Smilé Smahh, autre élément de premier plan de l’école Piu Piu.

Vous a-t-on déjà dit qu’on l’attend avec impatience? Et son auteur en chair et en os, un mois plus tard?

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« Le Monk » (Monk.E & Young Jarus, Mexico)