Douze, de graff en rap

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Ce blog meurt mais ne se rend pas.

Telle la garde des mc’s et beatmakers « in all styles » qui font que le rap est loin d’avoir dit son dernier mot. La plupart de ceux qui aujourd’hui sortent de la bouche de leurs pairs (?!!) formatés jusqu’à oublier qu’en cherchant bien il leur reste quelques connexions neuronales, est définitivement oubliable (on est gentils).

Parallèlement à ce… hem… game ? panier de crabes? marigot? cloaque?… oeuvrent des artistes. Au plein sens du terme.

Venu du graffiti dans une époque bénie de multidisciplinarité,  Douze (Douze Ekzéko Keskler pour les intimes 😉 ) en est un exemple notable. La preuve même que la réflexion d’un cerveau est compatible avec le va-et-vient de son contenant remuant à s’en fracturer l’occiput!

Son background et ses convictions ne pourraient être mieux résumés que par ces vrais passionnés qu’on peut qualifier de site de référence.

interview Douze

Quant au présent, le tout récent opus Samples et tensions (sorti avec 5 jours d’avance, svp!) démarre en trombe avec un terrassant « Remords et comptes nuls », qui s’offre le luxe d’un fading sonique d’une rare élégance.

La suite est sans temps morts. Et brillamment estampillée Ekzéko Beats, en alternance avec la part belle faite à quelques collaborations triées sur le volet. Dont celle d’un certain parrain de la street, illustrant dans la foulée la possibilité d’une île. D’un havre de paix, d’une coexistence entre courants, mouvements, écoles, au lieu de cette loi pachydermique du marché -mille excuses à tous les proboscidés!

Nul besoin de clips calibrés pour toucher la cible, relativement mouvante mais toujours immobile à l’heure où les grands fauves vont boire. Ni de commentaires redondants que personne ne lira.

Alors voilà : le bail s’est fait, et à sa modeste manière il fera date.

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Ajout strictement O-BLI-GA-TOIRE, le 10 janvier 2017 (salutations distinguées) :

avec ce genre de baffe supplémentaire, le concept de la Poignée de punchlines de Give me 5 Prod et son instigateur Djo Deparone ne risque pas de s’essouffler.

Wooosh!!!!!!!!!

 

 

 

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Dragon Rash : Demi-Portion puissance Sète

Entamer la chronique d’un CD sur un éloge à son auditoire n’est pas forcément judicieux. Mais concernant celui qui a atomisé la concurrence, à quelques « rescapés » près, dès sa parution le 19 janvier dernier, on n’hésitera pas à le faire d’emblée.

Parce que la fidélité des fans de Demi-Portion n’a rien à voir avec l’idolâtrie bêtasse excluant tout sens critique. Il s’agirait plutôt d’amis, qui l’ont pour certains suivi depuis les années de galère. Des amis que Rachid Daif (à l’état-civil) ne peut bien sûr pas tous connaître, et à qui il rend cependant hommage à sa manière chaleureuse, dans le livret de l’enthousiasmant Dragon Rash qui caracole dans le peloton de tête des ventes de disques en France.

Des chiffres ? Pas question. Ce serait dénaturer la qualité intrinsèque de tout l’opus.

Ou plutôt si. UN chiffre : dix-neuf, comme le jour de sa sortie. Pour autant de morceaux certes pas parfaits (qui peut y prétendre ?) mais dont aucun n’est à zapper.

Car ce troisième solo, succédant aux prometteurs Artisan du bic et Les histoires, est d’une cohérence absolue. Bien dans la logique d’une trajectoire menant un gamin doué, timide et sacrément débrouillard, vers la reconnaissance que laissait prévoir sa ténacité sans faille. Et sans amertume, au regard de tant de faux rappeurs à « mettre à l’amende encore mieux qu’ces foutus PV »

D’entrée de jeu et à l’intention des non-initiés, deux minutes pour comprendre que la planète de Demi P n’est pas vraiment celle d’où certains confrères établis ne communiquent plus que par onomatopées. « Tous ceux qui parlent mal je laisse, inutile de gaspiller un seize » : le ton est donné, l’acuité textuelle une nouvelle fois au rendez-vous. La prod de Douil, jusqu’alors inconnu de nos services (publics) est impériale, mélancolique tout en évitant le piège classique du mélodrame, mélodieuse sans être melliflue (désolé, ça sonnait trop bien !).

Agrémenté de quelques phases percutantes en arabe, le titre éponyme a des résonances totalement d’actualité, sur une petite instru addictive signée Beep Beep (soit l’avatar beatmaker de Demi-Portion lui-même). L’évidente référence au monde de Dragon Ball Z, captée sans peine par les jeunes trentenaires qui n’ignorent rien de la quête des sept boules de cristal, installe une ambiance faussement naïve où le verbe malicieux du emcee sétois  n’en prend que plus de poids.

« Oui la France pète un plomb et s’invite en battle/Soit tu les suis soit tu les r’gardes en tant qu’spectateur/Et ils jouent qu’avec la peur donc j’fais quoi ma gueule ? »

 

Suit la savoureuse allégorie de Demi-Parrain, « à l’heure où l’argent facile arrive plus vite qu’une pizza ». On a eu l’occasion d’en goûter le clip jusqu’à plus soif, avec Saïd Taghmaoui l’un des inoubliables interprètes de La Haine en guest. Mais aussi et surtout, dans l’ordre d’apparition sur le son, El Gaouli pour lequel on confesse un engouement qui se vérifie largement par la suite… il faut dire que la partie de trombone de la célèbre partition de Nino Rota est un argument imparable ! De même que des rimes du genre « Joue pas la mafia non plus, dans c’cas-là vaut mieux s’taire/Un p’tit sample c’est suffisant pour un p’tit air de gangster », teintées de cet humour corrosif qui passe tellement bien la rampe quand il est porté par la faconde méridionale.

Si ce qui précède a déjà des allures de claque magistrale, le texte de Est-ce que est pour sa part un véritable direct au plexus. Entamé sur un extrait parlé de Will Hunting (Robin Williams en v.f.), il apparaît comme une punchline d’un bout à l’autre, entre problèmes du quotidien et questionnement existentiel. Sur des images de Montréal qui décidément ne nous lâche plus, on est happé par une simple mélopée lancinante, en adéquation avec un condensé d’interrogations personnelles en rafales serrées. Disparate au premier abord, il peut déranger les esprits trop cartésiens. Petit conseil et unique remède pour ceux-là : réécoutez, vous avez affaire à un bonhomme à qui nul n’a à apprendre la vie. Ni la philo, études poussées ou pas. « Est-ce que j’devais vous l’dire ? Autant d’questions sans réponse »…

 

Résolument mélomane, il insiste dans la veine orientale sur Loin de toi, auquel le chant de Blata donne un relief supplémentaire. El Gaouli assurant de nouveau la trame sonore, Demi-Portion se permet alors de poser un premier couplet en assonances tranchantes, que l’on peut considérer comme le plus ésotérique de l’album. Une sorte de paradoxe avec les accents chaâbi langoureux du refrain, avant que ne revienne au galop ce naturel allant jusqu’à l’autodérision, qualité plutôt rare dans le milieu. « Demain c’est loin vu qu’on m’a dit tu verras ça ira mieux/Ne t’en fais pas si j’reste c’est pour éviter les adieux »

Je n’ai pas voulu, et ses samples triés sur le volet, possède la tonicité hargneuse du beat up tempo, sans laquelle il n’est pas d’ouvrage hip hop bien ficelé. Canevas impeccable dans l’agencement des titres, débouchant au tiers de l’album sur LA collab tant attendue. Adoubement tranquille aux bons soins du maître Oxmo Puccino, dans un climat de respect mutuel tangible, Une chaise pour deux dégage une puissance poétique peu commune.

Venant derrière ce joyau, la déjà anciennement connue Poignée de punchlines, bénéficiaire du double sceau sonique de Give Me 5 et El Gaouli, ou encore Les nôtres, indispensable du fait de la présence de Sprinter le complice de toujours des Grandes Gueules, pourraient pâtir de la comparaison. Technique et complémentarité irréprochables contournent l’écueil avec panache.

 

Probablement mieux que On rap fort, où l’apport des énormes kickeurs Jeff Le Nerf et Neka semble survitaminé, se situant entre les plus intimistes et autobiographiques Dernier chevalier et Parti de rien qui nous ont tant touchés. Simple faute de placement, sans trop de dommage pour l’équilibre d’ensemble, toujours difficile à conserver sur soixante-cinq minutes d’un goûteux melting-pot.

Par contre, nous ne partageons pas les réserves invariablement émises autour des remixes de titres-phares conviant au festin tout ou partie de la famille artistique. A moins de vouloir en faire un truc plus touffu que les petits Larousse, Robert et Littré réunis, on voit mal comment Mon dico aurait pu offrir à chacun de ses contributeurs plus que les 4 mesures de rigueur en pareil comité élargi.

Au diable les ergotages ! L’enchaînement suivant tout en émotion emporte l’adhésion, non sans pincements au cœur. Ils témoignent pour le moins d’une écriture consistante, celle qu’on connaît depuis longtemps à « l’artisan du bic ».

Dominé par le bouleversant Laisse pas tomber, et plus encore l’immense Peur produit par DJ Rolex et rythmé par les palmas et taconeados nerveux du flamenco, le final est de ceux qui annoncent fièrement que le meilleur reste à venir.

Qui s’en plaindra?