Monk.e, retour gagnant : Jeu, set et match !

Médaille d’or olympique de crowd surf selon une estimation objective, Monk.e n’avait pu se risquer à ce périlleux exercice dans le contexte intimiste du concert donné à la bibliothèque Couronnes en mai 2014. Aucune difficulté à nous remémorer cette journée. Trop pluvieuse pour être honnête, trop peu partagée pour être pleinement gratifiante, mais illuminée par son charisme et sa bonne humeur.

Une après-midi de peinture, une heure et demie sur scène en soirée ! Et dans la track list, trois bons quarts de l’album « Initiatique » qui venait de paraître…

Un an plus tard, voici donc venir son successeur « Esclavage, Exode et Renaissance », cinquième solo d’une discographie à nulle autre pareille. Ne serait-ce que parce qu’elle s’inscrit dans le cadre d’une folle activité, à rendre caduque la simple notion de nervous breakdown.

Etant donné que le maître d’œuvre a choisi la forme du triptyque dans la construction, pourquoi s’écarter du canevas ? C’est parti, accrochez-vous le chemin vers la lumière est magnifique mais escarpé!

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Esclavage

Le griot de Drummondville n’est pas de ceux qu’on musèle, et la critique sociale est constamment en filigrane. Mais il a l’humilité de s’inclure dans la dénonciation de nos errements collectifs.

Coca-colanisation : Rien que le titre pourrait donner des sueurs froides à Akhenaton (mais quelle tsé-tsé a donc piqué notre Akh?!). Sur fond sonore de street riot la voix doucereuse s’adresse ironiquement à l’autorité policière, donnant le ton de ce premier volet. Un riddim dancehall, une instru aigrelette signée du complice Kenlo Craqnuques et une rageuse concision, pour un démarrage en trombe…

Cashdown : Le clip qui nous a mis l’eau à la bouche et la puce à l’oreille (paf ! dans la gueule, conclusion coluchienne). Tout aussi dense et revigorant, mais cette fois c’est la rythmique trap de PSTV (Positive) qui a en charge de coller au propos acéré. L’adéquation n’est pas immédiatement évidente, mais dans le carquois de l’alchimiste québécois on fait toujours flèche de toute prod.

Ballin’ !!

 

Sages de sillons : La première des six contributions soniques de Sev Dee. Profusion est le mot qui vient tout de suite à l’esprit. Profusion verbale et instrumentale (et picturale, soit dit en passant : quelle pochette !), sans oublier celle du cœur. Fort de l’assurance exempte de tout moralisme où l’a mené son parcours personnel, le « b-boy érudit qui étudie sur l’asphalte » égrène sans complaisance ces travers qui nous aliènent encore et toujours, en dépit de la connaissance acquise…

Rêver d’être éveillé : Dans la continuité, philosophiquement parlant. La tonalité d’ensemble plutôt apaisée bénéficie de la diction au scalpel du rappeur anglophone UrbN LogiX, déjà de la partie sur « Destin & beyond » (2012). Quant au sample mélancolique de vibraphone choisi par Vincent Pryce , il constitue une trame parfaite pour un duo de mc’s combatifs aux flows si manifestement complémentaires.

Les poumons égarés : Texte et atmosphère d’une subtilité décapante, sur une énorme instru de Sev Dee, de facture quasi-« canoxienne ». Le titre fera d’ailleurs l’objet du prochain clip tourné au Kenya. Il entame ce que nous considérons comme le plat de résistance de l’opus, soit une suite magistrale de 27 minutes menant à la fin du deuxième chapitre intitulé Exode…

Ce qui rend plus trivial notre découpage façon entrée-plat-dessert (4-8-4 au lieu de 7-5-4), que ceci nous soit pardonné !

Yoseph : Relativement dépouillé côté beatmaking (Sev Dee encore), « Yoseph » nous rappelle la puissance incantatoire de « Chers Elohim » (Initiatique) dont il diffère pourtant largement. L’apparente tranquillité du morceau, que renforce le flow élastique de Iblast, est trompeuse. Monk.e est bien là dans son registre le plus offensif, qui ne relève pas plus du prêche que sa spiritualité ne témoigne d’un quelconque dogmatisme.

Heaven help dem : A elle seule, la présence de Kendrick Lamar ferait le buzz, si c’était là le but premier de notre globetrotter préféré. Mais à la notoriété de ses invités, il préfère l’appartenance à une même famille artistique. Ce qui est d’ailleurs le cas du troisième larron Jonathan Emile, membre du collectif Kalmunity à l’origine de cette collaboration fructueuse. Quant à la thématique, les exactions des pouvoirs de par le monde sauront toujours lui fournir la matière, hélas !

 

Exode

La représentation classique du sage le montre dans une posture statique et réflexive, sous le chêne ou le banian (entre autres stéréotypes botaniques). Pas dans celle d’un ludion extraverti parcourant la planète en long, en large et en travers. Et pourtant…

Ciclos : Croisé au cours de ses nombreux voyages au Mexique, l’ami Lengualerta avait forcément sa place réservée sur EER. En toute logique, l’album (compilation de titres inédits de la période 2008-2014) se teinte avec lui d’une nuance plus optimiste. Pour autant, ne pas se fier totalement à la très pimpante couleur latino reggae d’un morceau traduisant une certaine insatisfaction. « Partir et partir encore, partir pour revenir plus fort »…

Alchimiophonie : Si cela ne tenait qu’à nous, on élèverait à Toast Dawg une statue aussi haute que celle du Corcovado (visuel de son diptyque « Brazivilain », rappelons-le aux non initiés). Ce beatmaker sait tout faire, y compris concocter à l’intention de Monk.e le son le plus éthéré des seize fournis. Celui qui nous renvoie quelque part à l’ouest de la Voix Lactée, où nous avait transportés l’année dernière « Initiatique», aux bons soins de Smilé Smahh.

Intimité stellaire : Hein, qu’est-ce qu’on vous disait ! dans les familles Kalmunity, Amérythmes ou Nomadic Massive, je voudrais les Quatre Grâces… Mafé, Meryem Saci, Sola, Caro Dupont : si on n’a pas ici affaire à une constellation, alors c’est que Monk.e est le successeur du pape François. Ce dont nous doutons fortement. Il faut le savoir, il n’est point d’album de Monk.e sans une ode vibrante à l’éternel féminin…

Le Mozart de nos âmes : Parmi les trois Français présents, Artik le mc et Tayreeb à la prod ne déparent pas en terrain piu piu. On pourrait le croire un peu mouvant pour le débit syncopé de freestyler du champion du monde End Of the Weak 2006, mais il n’en est pas à un défi près. Au demeurant, ces deux-là se connaissent suffisamment pour être un parfait complément au plus beau fleuron canadien du challenge EOW.

Spectrum : A Sev Dee le soin de boucler instrumentalement le cycle Exode. Seul du noyau dur de K6A (adeptes assidus de la double casquette mc-dj) à se cantonner dans l’élaboration de beats en tous styles, il s’en acquitte avec son brio habituel. Sur ce morceau peut-être le plus achevé de tous, qui dégage une impression de sérénité peu commune, Monk.e se balade littéralement. Les nappes onctueuses du grand maître des soirées ArtBeat Montréal sont faites pour lui.

Renaissance

Monk.e est l’antithèse des trop fameux « singes de la sagesse ». Il est celui qui voit tout, entend tout, dit tout. Mais le sage n’a pas d’obédience. Autant pour ceux qui le voient comme une sorte de gourou.

Bilan : Pareil terme pourrait annoncer un testament artistique, mais il n’en est rien. Mis en musique par Jam, sur le mode très cool qu’on lui connaît (un peu soul, un peu boom bap), « Bilan » décrit en fait la maturation d’un homme vers l’âge véritablement adulte. Celui où, loin de considérer le savoir acquis tel un moyen de domination, il en use désormais comme de sa meilleure chance d’évolution personnelle. A signaler le carré d’as estampillé K6A, P.Dox et Smilé complétant cette donne royale.

Fou folie : Que le minot Kaytranada (membre éminent d’Alaiz) soit le support sonique supersonique de cette track, probablement la plus distanciée de EER, nous ravit. La vague, la vogue, la hype, le hip du hop, le hop du hip, tout ça c’est une chose, mais rien ne vaut le fer forgé sur l’enclume old school. Ceci n’est en rien une attaque, car contrairement à ce que l’on constate en notre proximité immédiate (Belleville reprends-toi !) la synergie se fait ici spontanément. A réécouter sans modération…

3 lil’ birds : Dans la foulée, tirons une bonne fois pour toutes notre galure à Sev Dee, dont on attend impatiemment l’association avec FiligraNn, grand ordonnateur des redoutables WordUp! Battles. Lui seul DEVAIT procurer au raton en chef le socle de cette association trilingue incluant Lengualerta et «el neo-reconquistador» Boogat, figure bien connue de la scène montréalaise. Comment ne pas adhérer à cette allègre philosophie, inspirée par le musicien le plus universel qui fût ?

Royaumes : La voilà donc in extremis, la prod de Gyver Hypman qui augure de l’album commun à venir, un peu retardé mais toujours d’actualité. Une bonne dose de tendresse et d’émotion en guise de conclusion à cet opus totalement réussi, généreux, plus accessible que les deux précédents, et d’une cohérence absolue en dépit de la volubile diversité qu’implique son concept.

Alors, pour le plaisir et par procuration : merci Maestro !?!

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Rap queb à la folie (douce)

Rien à faire ! Le rap hexagonal a beau vivre actuellement la résurgence de monstres sacrés, la reconnaissance tardive de soldats de l’ombre, ou l’éclosion de jeunes pousses, un seul sujet motive les gazettes.

Pour notre part chers lecteurs (qu’est-ce qu’on est bien en si petit comité !), oublions momentanément les galipettes amoureuses du duc de Boulogne et du marquis de Sevran, il n’y a pas que le cul dans la vie. Aucune péripétie de leur interminable idylle ne nous étant épargnée, on retournerait bien prendre un bol d’air vers l’Ouest, pas vous ?

Non pas notre Ouest à nous, même si là-bas aussi il y a du nouveau, remarque… Mais bien au-delà des phares du Créac’h et de Nividic, en piquant droit sur la Nouvelle-Ecosse, puis l’embouchure du Saint-Laurent. Vous y êtes déjà ? Attendez-nous, on arrive.

Remontons maintenant le fleuve, pour une nouvelle et passionnante aventure à la rencontre de ces étranges autochtones qui se disent nos cousins, comme c’est bizarre -on dirait les belles histoires de l’oncle Paul, hein?

Alaclair, plus frappés que Fontaine

Au cours de notre première exploration, nous avons un peu zappé la capitale, dans notre hâte à rejoindre Montréal où presque tout se passe. Jouxtant Limoilou dont on vous a déjà parlé (Webster et consorts) se trouve le quartier de Saint-Roch, l’occasion de faire une riante halte -ce n’est plus l’oncle Paul mais le jeu d’Emile Franc, désolé.

Pourquoi? Parce qu’à cet endroit « d’la frouche y en a plein d’sortes/ça débarque du bas du fleuve/din vannes vartes/ça finit les yeux toute plissés/comme un rootsman à Bangkok ». On n’invente rien, il s’agit là, dans un genre qui laisse sans voix les plus éminents linguistes, du témoignage incontestable signé Alaclair Ensemble sur « Toute est impossible » , leur dernière livraison (la première est ici, ne vous gênez surtout pas) :

 

Intéressant, non ?
Eux, ils l’appellent depuis belle lurette post-rigodon, mais vous pouvez préférer post-rap si ça vous chante. Ils ne boiront pas votre sang pour autant, ces pratiques érotiques n’existant que dans certaines familles de la noblesse d’épée du 9.2 et du 9.3.

Dans l’ordre de divine apparition :

Claude Bégin sur les choeurs évanescents, tout récent auteur de « Les magiciens », opus pop en concerto déconcertant mais son passé plaide pour lui, Votre Honneur (en outre, il peut bénéficier de la circonstance atténuante de vivre dans la capitale) ;

KenLo Craqnuques Tout’Nou (et alors? à Montréal, le post-rock a bien ses Thee Silver Mount Zion Memorial Orchestra & the Tra-la-la Band), cador de la piu piu et ex-comparse de prédilection de Monk.e quand celui-ci veut bien s’arrêter de bouger ;

Eman anciennement moitié d’Accrophone avec le premier nommé, et aujourd’hui moitié de Eman x VLooper avec… VLooper (leur commun effort « XXL » est terrassant) ;

Ogden alias Robert Nelson, Président de la République Libre du Bas-Canada, à qui on piquerait bien sa casquette en dépit de ses hautes fonctions, s’il ne faisait pas si peur ;

Maybe Watson l’inclassable, incassable, incasable et pourtant titulaire en 2011 d’une carte d’abonné à la bibliothèque municipale de Saint-Laurent, la preuve !

Mash, l’autre beatmaker et septième larron, est sur ces images invisible et silencieux, mais fort capable lui aussi de l’ouvrir à bon escient.

Mais laissons-les se présenter eux-mêmes, par le truchement de ce glossaire et de cette autobio d’une sidérante objectivité. Et puisque deux de ces messieurs sévissent également au sein de K6A, une petite rétro dont on ne se lasse jamais. Vous non plus, vous allez voir…

 

La veine humoristique d’un certain rap québécois laisse parfois à désirer, car dépourvue de tout alibi artistique. Avec Alaclair Ensemble, on tient un groupe dont le délire permanent s’appuie sur un savoir-faire musical indéniable.

Ainsi que le rappelait pas plus tard qu’around midnight Stephen Harper, Premier Ministre du Canada et souffre-douleur en chef, qui a gentiment accepté de poser (mais pas nu, c’est contre ses principes d’homme pudique) pour la pochette du susdit album.

 

Post-rap et poses trap

And now for something completely different…

Nous beaucoup aussi aimons ceux-ci, for example. Tout comme le public des TransMusicales de Rennes le 4 décembre, et un peu moins celui de la Flèche d’Or deux jours plus tard, comme c’est rebizarre (mais parisien, celi expliquant ceça et inversement, chié merde quoi).

 

Rappelons que le parti-pris des Dead Obies d’user d’une sorte d’espéranto pas toujours aisé à capter leur a valu la hargne de critiques musicaux (oxymoron ?) se découvrant pour la circonstance zélés défenseurs de la pureté sémantique. En France nous avons nos chroniqueurs fleur bleue obsédés par les croquignolettes tribulations des couples pipole, au Québec ils ont de rigoureux professeurs de Belles Lettres reconvertis dans la presse rap. Chacun sa croix…

Mais si vous êtes plus trap que post-rap, pas de souci. Vous avez le droit de vous jeter avidement sur les jeunes gens ci-dessous, en admettant que vous reveniez d’un long voyage dans le cosmos. Faites-le avant qu’il ne soit trop tard, et que leurs vêtements ne soient tout déchirés, tant les courants novateurs se succèdent là-bas si rapidement qu’ils se fondent les uns dans les autres !

La très bonne idée de Loud et Lary est probablement d’avoir fait appel en 2010 aux services (super)soniques de Ajust. Tout aussi bonne, celle de s’adjoindre ceux d’une équipe technique capable de leur torcher des clips à tomber à la renverse, en moins de temps qu’il ne nous en faut pour toucher le sol à plat dos.

Quant aux Posterz, élevés en fût à Vancouver avant de maturer à Montréal, leur premier cru est l’un des plus attendus de 2015, alors magnez-vous les jeunes !

 

Hardcore pas mort

Ah bon, c’est du hardcore que vous voulez?
Hé bien sachez que non seulement certains indigènes pratiquent encore ces rituels ancestraux des deux côtés du Saint-Laurent (parfois même dedans, et à plusieurs pieds de profondeur), mais en plus ils ont le truc dans la peau.

L’un des plus remarquables spécimens du genre renverrait sangloter dans son antre l’Hydre de Lerne soi-même. En effet, la multiplicité de ses têtes rend inefficace toute la gamme allant du coupe-chou de papa à la tronçonneuse de Leatherface.

Nous parlons là, avec les poils des bras dûment hérissés et des tremoli dans la glotte, du team Explicit. Au fil des années, ils ont acquis une envergure incontestée même des professeurs de Belles Lettres locaux ! Car si ces derniers comprennent tout ce qu’ils disent, l’inverse est également vrai. Même nous, avec pourtant un océan d’écart, on va en dire beaucoup de bien si vous n’y voyez pas d’inconvénient…

Très sérieusement, ce que font en ce moment les Souldia, Saye, Sadik, et on en passe dont le nom ne commence pas par S comme Sauvage, c’est très fort. A savoir, convaincre en à peine moins de seize ans (soit la durée d’existence du label fondé par 2Faces en 1999) qu’ils étaient capables de faire des disques et des concerts et pis tout ça sans mettre les Laurentides à feu et à sang.

 

Rigolez pas, on a lu il n’y a pas si longtemps, dans la presse généraliste de là-bas, l’article d’une brave dame envoyée toute tremblante au casse-pipe. Imaginez son soulagement, à l’évidence que ces monstres s’étaient en définitive fort civilement tenus, sur scène et en dehors.

Comme les MC’s cités viennent tous les trois de commettre individuellement leur crime lyriciste en tir groupé, découvrons-en trois de plus, dans l’excellente compagnie de K-Turnaz l’un des deux DJ’s attitrés du collectif (l’autre étant Fade Wizard) :

 

Si jamais tout ce beau monde se sentait une petite faiblesse bien compréhensible, nul besoin de chercher la relève. Quelques glorieux anciens tiennent tout aussi haut ce flambeau-là, et on ne serait pas étonnés de les revoir sous peu… D’avance merci.

Québec 2014, encore un bon cru

Avouez qu’on vous a manqué. Allez quoi… juste un peu ! quatre semaines sans article sur « de Rap en Graff », c’est proprement intolérable, non ?

Il faut dire que dans l’intervalle il y a eu la finale mondiale de End Of the Weak. Avec un beau vainqueur à la clé, le jeune Sud-Africain Slege Lee, et de l’avis de tous les participants une déferlante de vibes premier choix.

Et pourtant, on ne peut se départir d’une petite déception. Celle de n’avoir pas vu Monk.e, notre champion de cœur, couronné cinq mois après son passage rue des Couronnes.

Mais non, on ne boudait pas ! D’autant qu’EOW ne dort jamais, et le chapitre français est déjà bien avancé dans la phase des qualifications 2015.

Comment une scène underground aussi vivace n’a-t-elle pas encore la notoriété internationale qui redonnerait la banane au vieux babouin irascible signataire de ces lignes, cela reste un mystère ! Au moins se sent-on en famille (celle des cercopithèques, donc) quand on fréquente les salles où l’aventure commence pour quelques centaines de emcee’s, en herbe ou déjà confirmés.

Deux millésimes pour un grand crew

Bref… nous n’avions plus sous la main notre inspirateur favori. De retour de Kampala, Monk.e accepterait certainement de nous dresser un petit panorama du rap québ de 2014 finissant (dans lequel nous classons « Initiatique » hors catégorie, faut-il le redire). Mais cette fois on va le précéder, le moine-singe qui tel un Attila ayant appris les bonnes manières, laisse une impression durable partout où il passe –jaloux, nous ?

Avec sa confrérie K6A (famille des procyonidés), bien présente à chaque revue de détail,  il y aurait de quoi alimenter un blog pendant plusieurs années. Contentons-nous de savourer cette collaboration de 2013 entre trois de ses plus anciens raccoons, sur le « Full HD » du premier nommé : Osti One, Filigrann et P-Dox.

 

Ce dernier est par ailleurs l’auteur d’un solo légèrement loufoque pour ceux qui n’auraient pas connaissance de l’existence de la série cinématographique « The Mighty Ducks ». Ce en quoi ils sont amplement excusés. Anyway, la patte sonique veloutée de l’habituel acolyte Jam s’y pose en sept occasions sur douze.

Et puisque sur l’une des cinq restantes (vous avez remarqué comme on a progressé en maths, dans le programme de cette année scolaire?) figure Ajust, le beatmaker de LLA, vous reprendrez bien une louchée de Loud & Lary. Après « Gullywood », ils ont confirmé avec « Blue Volvo » leur leadership d’un genre que les détracteurs appellent rap de hipster –mais pourquoi sont-ils si méchants ?

 

On a un autre trio à vous mettre sous la dent, mordez bien fort. Pas des plus reconnus non plus, Tonic ici épaulé par Cobna (Sans Pression connexion, incontournable) et Paranoize la moitié d’Agua Negra déjà présenté (bon, vous suivez pas, c’est désespérant) nous servent un délice de cross-over à rendre vert Rick Ross soi-même, en personne nommément et peut-être même intrinsèquement sinon en tant qu’individu.

 

Venons-en maintenant au « cas » Souldia, repéré sur l’un des meilleurs titres du dernier album de Webster l’année passée. Lui aussi est de Québec, et quelque chose nous susurre dans l’oreille droite qu’une récente allusion à cette très comme-il-faut « Vieille Capitale » ne serait pas si… voyons… hem… arbitraire ?

Dans sa rubrique « Faits divers et judiciaire » (sic !!!) en date du 3 octobre, et avec une componction des plus suspectes, un quotidien s’étonnait que le lancement du nouvel opus de ce punchliner brut de décoffrage n’ait pas mis la ville à feu et à sang –on n’invente rien, payez 2,95$ si vous souhaitez vous régaler de ce papier-là !

Pas réellement le sentiment que son « Krime grave » soit de ceux qui nécessitent chars et barbelés pour protéger la nation en danger. Par contre, pour la faire réfléchir un peu… on vote de bonne grâce Souldia !

 

Ou Cheak, dont nous devons la récente découverte à notre référence radiophonique quasi hebdomadaire Ghetto Erudit. Musicien accompli puisant dans une époustouflante palette de genres, il est l’archétype de l’artiste québécois méconnu, qui mettrait la honte à une palanquée de glorieux bateleurs surcotés.

Son « Refus global » le situe en pole position sur la grille des Formule 1 de retour dans la compète après un petit break de deux ans. Bon rythme, pour un MC dont on devine le peu d’appétence pour le stress permanent…

 

Vignettes en série

Bon, toujours pas entrés dans la famille ?

Même si on y inclut, du côté de chez nous, une triplette impatiemment attendue en janvier si tout va bien ?

Dans le désordre (mais ça rapporte tout de même) : Lino, dont on exige que le titre de son « Requiem » ne soit qu’une figure de style ; Demi-Portion, notre Rachid Daif que l’on devrait multiplier par au moins quatre pour avoir une idée de la portion qu’il prend peu à peu dans le hip hop franco ; et Nasme, l’un de ces rappeurs sans le moindre solo à son actif d’après la police, mais omniprésent selon les organisateurs.

Très bien on reprend, vous l’aurez voulu !

En rafale et sans pitié aucune, veuillez agréer l’expression des sentiments distingués de Saye, vocalement au niveau du meilleur Rockin’ Squat (Assassin, z’avez pas oublié, quand même ?) ;

 

de Beeyoudee dont on conseillera par la même occasion les excellentes compilations « Talents disparus »;

 

de l’inimitable Syme (essayez, pour voir !) qu’on ne s’étonne aucunement d’entendre sur une instru de… Cheak, lequel semble désormais garder le 13 de son nom d’artiste à l’usage exclusif de sa casquette de producteur ;

 

de Rymz privé de Farfadet (cherchez un peu, pas question de vous mâcher toujours la besogne), qu’on ne risque pas d’oublier malgré la surprenante supplique qui suit ;

 

de Samian, dont n’importe quel teaser remplacerait avantageusement (a fortiori si l’on y voit à l’œuvre le grand DJ Horg) bien des clips belliqueux à 10 millions de vues…

 

… et bien des textes de 1000 mots que seule justifie une trop longue abstinence !

Prochaine mission, si toutefois nous l’acceptons : démontrer que le rap suisse n’a rien d’emmerdant. Si l’un de nos agents était capturé, ou tué, la Direction des affaires culturelles nierait avoir eu connaissance de nos agissements…

Eman x Vlooper = xxl

Le 2 septembre prochain, 7ième Ciel Records sort « XXL « , premier album du tandem EmanVlooper. A moins qu’ils n’aient viré de cap à 180 degrés par rapport à leur EP 4 titres de 2012, dont ce bijou

on risque d’entendre à nouveau s’égosiller certains fanatiques de la pureté linguistique.

Pas l’intention d’entrer dans ce débat, tellement il tape à côté de la plaque. Le rap québ pourrait avoir choisi de s’exprimer en pidgin frandenspangitalisch (d’accord, ça n’existe pas… c’est de la licence prosaïque), il n’en serait pas moins talentueux.

Le terreau Alaclair

Et ces deux-là n’ont pas été trop mal servis à la loterie génétique, en termes de talent. De plus, ils sont très représentatifs de la façon dont celui-ci peut s’épanouir là-bas (ici aussi, mais à un degré nettement moindre, on y reviendra).

Au départ, un gros collectif soudé, puis la maturation individuelle, générant quelques embranchements sur la base des fameux atomes crochus.

Or, les composants de l’atome bas-canadien sont l’électron, le neutron, le proton et le postrigodon. Ce dernier a donc, entre autres engendré le duo Eman-Vlooper, au sein de l’archétypal Alaclair Ensemble, lui-même en partie né de la cuisse de l’entité pluridisciplinaire K6A. Et dont le manifeste ci-joint ne manquera pas d’édifier le lecteur légèrement déconcerté par l’inexactitude scientifique de cet exposé (encore un puriste, probablement !).

Bref, « XXL » va faire mal –et pas uniquement aux précieux tympans si faciles à écorcher que c’en est un plaisir… comment peut-on le savoir sans l’avoir entendu ? ha ha ha, quelle mauvaise foi dans cette question… heu non, finalement elle est moins bête qu’elle n’en a l’air !

D’abord, on a vu et écouté ceci :

 

Ensuite, regardez bien l’intitulé de la vidéo (vous Québécois vous dites le vidéo, permettez-nous de nous esbaudir).

Vous ne lisez pas : Eman + Vlooper, mais Eman x Vlooper. Un peu comme « Initiatique » c’est Monk.e x Smilé Smahh, ou « Snapkit » Osti One x R.U. Nul besoin d’être un génie des mathématiques pour en déduire que nous aurons là affaire à une nouvelle multiplication des pains et des parpaings, n’est-ce pas ?

Psyché poetry

Mais trêve de billevesées, sinon de coquecigrues (on a bon, là ?).

Pas forcément le plus connu des deux lascars qui nous intéressent aujourd’hui plus qu’hier et bien moins que demain, Vlooper a.k.a. NRV Loopa pourrait bien avoir startuppé (oooooouuuuh ! carton jaune m’sieur l’arbitre) l’appellation Piu-Piu dont nous vous entretenions quelques poils plus bas.

Ce n’est en rien son « bâton de maréchal ». A 28 ans, ce discret beatmaker a tout l’avenir devant lui, non pas simplement au Canada, mais bel et bien outre-Atlantique. Quelques sons ? Volontiers, merci d’avoir susurré la proposition… Dont acte.

Eman, dans cette équation à deux presque inconnus chez nous, est assez délirant dans son genre. L’un des reproches souvent faits au hip-hop québécois, y compris par ses propres acteurs, c’est son versant comique, d’une veine parodique plus ou moins consciemment dépréciatrice.

Avec Eman, caustique bretteur à fleuret pas si moucheté qu’il n’y paraît au francophone laborieux, on est sur le terrain de la poésie sans bornes, celle qui crée son propre psychédélisme.

En ajoutant aux déjà cités « Radiothérapie », l’album de Dramatik (co-fondateur de Muzion en 1996, svp !), on tient pour le moment quatre jalons de l’année hip hop au Canada. Ils sont aussi différents l’un de l’autre sur le fond que dans la forme, parfois abrupts, souvent visionnaires, et toujours inventifs.

Il n’est pas trop tard pour s’en inspirer. C’est en s’autorisant toutes les privautés avec la norme que le rap vivra encore longtemps.

Il n’est pas trop tard non plus pour réserver votre soirée

Osti One, haute résolution

Avant d’aborder le propos du jour, deux phrases d’egotrip.
Il semblerait que ce blog soit bien suivi… au Canada. Nous en sommes très fiers, mais notre objectif premier reste d’intéresser ici à ce qui se passe là-bas.
Et là, apparemment c’est pas gagné !
Alors bien sûr, on pourrait tagger ces modestes articles avec des mots comme Fouine ou B2o. Après tout, zoologie et chimie sont aussi des sujets porteurs.
Ce serait tricher, et tricher c’est très vilain. Presque autant qu’aller faire le pingouin dans les « garderies » mondaines d’un showbiz schizophrène et côtedazuresque (Seigneur, pourquoi tant de Z !?).

N’hésitez pas à (ré)écouter le dernier son illustrant notre sincère hommage à Sans Pression, Souverain Pontife de choc. Il souligne, à sa percutante manière, l’autisme volontaire où persistent à se cantonner certaines figures de proue de notre rap hexagonal.

Il ne faudrait pas que cette attitude rigoureusement indéfendable déteigne sur leur public. A fortiori quand elle confine au mépris. Que les petits bonshommes ne l’oublient pas : 2Bal, Akh ou La Cliqua ont collaboré avec les rappeurs québécois parce qu’ils les trouvaient talentueux. Et inversement, sans paternalisme à la noix.

Bon, terminé pour l’autosatisfaction et le donneurdeleçonisme (ben quoi ?), redevenons po-si-tifs.

Quand même, vous ne trouvez pas qu’on a fait beaucoup d’infidélités à K6A, ces derniers temps ? Faudrait peut-être pas oublier qu’on leur doit notre engouement retrouvé envers Montréal ! Pour ceux qui ont raté le début, rien ne vous empêche de descendre par l’ascenseur, à droite en sortant…

Atout slang

Du noyau originel de K6A, il a beaucoup été question de Monk.E, en une logique imparable résumée par le bandeau introductif resté inchangé, tout là-haut. Il est un autre membre, un chouïa moins prolifique, qu’on se gardera d’oublier dans le cours de notre sinueuse flânerie. Et cette vadrouille-là, pourquoi ne pas la commencer en caméra subjective :

 

Savoureux, non ? Presqu’odorant, de fait. Ce clip réalisé pour le tout récent EP « Snapkit » (et non Snakepit, chers herpétologues) a le triple avantage de présenter Osti One, cordes vocales passées à la toile émeri du slang québ ; plus Entek « le PM humain », qui ralentit légèrement son débit pour l’occasion ; et griotte sur le clafoutis, deux ex-Atach Tatuq aujourd’hui Ducs du Hasard (ok ok, quadruple avantage, pas la peine de la ramener les matheux !)

On pourrait partir sur cette dernière piste, et avoir pas mal de grain à moudre. Ce sera plus tard, pour le moment on a dit Osti One. Lorsque ça le prend, il est également capable de commettre des délits dans ce genre :

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Certes, il y est entraîné souvent par le larron nommé Monk.E, mais l’excuse est faible. Au début de ce siècle déjà, ils formaient avec Saer et Serak un quatuor de chenapans qui barbouillaient partout dans la crèche et même au dehors. Quand on pense qu’ils se sont adjoint ensuite les services de 18 autres raccoons, ça fait franchement frémir !

Tenez, un autre témoignage de leur complicité indissoluble se trouve . Association de bienfaiteurs : ça peut aller chercher dans les… voyons… 2’53 », sur ce splendide « Initiatique » dont l’empreinte n’est pas près de s’effacer.

Nous espérons fortement que le bienheureux horticulteur et viticulteur Smilé Smahh nous réserve encore quelques millésimes soniques de cet acabit. Faute de quoi SevDee, KenLo, Vnce, Vlooper, ou pire encore un membre d’Alaiz  tapi dans l’ombre, viendra lui arracher sauvagement sa couronne 2014… veuillez nous pardonner, pendant un instant on s’est cru dans un épisode de notre hilarant jeu national Kivanikéki.

Quant à « Full HD », le solo d’Osti One dont on peut vanter une identique originalité en 2013, laissons-le en parler lui-même à Elementality peu après sa sortie. Et y expliquer en particulier le concept technologique du titre, appliqué à sa philosophie de vie. Un somptueux festin idiomatique, à frapper d’apoplexie la « bien-parlance » médiatique locale…

Oui vraiment, encore un sacré beau fleuron de la garderie !?!

 

Monk.E, le freestyle dans la tripe

Suite à la nouvelle victoire de Monk.E aux qualifs d’End Of the Weak, une petite polémique est née, concernant sa légitimité à représenter régulièrement depuis 2012 le Canada.

Attention ! on parle là d’un artiste trop respecté pour que le débat dégénère, et non d’une sanglante « matière à beef ». D’ailleurs, pour le moment, il n’est que finaliste, et sa mise au point (à lire sur sa page Facebook) a le mérite de le souligner.

Quant à notre propos en l’occurrence, il sera simple, sinon simpliste… Pourquoi Monk.E reste-t-il au sommet, bon an mal an ?

L’essentiel de la réponse tient ici, dans le règlement de la compétition, où aucune petite clause en corps 8 n’interdit au champion national de défendre son titre.
Chacune des 5 épreuves, chacun des 5 critères principaux de notation, offre une garantie de crédibilité à conseiller volontiers au petit monde de… heu, au hasard… du patinage artistique, tiens pourquoi pas ! De même que l’intégrité des organisateurs et des jurys d’EOW, soit dit en passant.

Alors, allons-y pour nos 5 bonnes raisons de voir Monk.E dans la peau du champion du monde EOW 2014…

– parce que sa capacité à se renouveler est immense, et qu’il n’y a jamais de redondance dans ses performances (ndlr : contrairement aux pauvres rimes en « ance » du blogueur honteux et confus, qui ne l’a pas fait exprès) ;

– parce que la passion l’anime en permanence (damned, encore une !), et que la lassitude l’épargnera encore lorsqu’il sera un ambassadeur octogénaire ;

– parce que son inspiration se nourrit de tout, et que la polyvalence est un atout maître dans ce type de confrontation ;

– parce que c’est un manieur de mots émérite, toujours dans le bon tempo car attentif au contexte ;

– enfin, last but not least, parce qu’il s’est bonifié dans le creuset de collectifs aussi divers que K6A, Amérythmes ou les trop méconnus KalmUnity, et qu’un total épanouissement artistique en est la conséquence logique.

Que Monk.E fasse ou non le voyage en Ouganda (*), il sera un vainqueur, tout comme Mef, Helmé et Clay, les autres participants de cette avant-dernière étape québécoise, et tant d’autres avant et après eux.

Car c’est aussi cela , la « Fin des Faibles » : une fête collective du pur mceing, traditionnellement conclue par un cypha skills de feu…

 

 

(*) big up à Cheeko (membre de Phases Cachées), qui y représentera la France en octobre. Avant d’en arriver là, il lui a fallu se frotter à quelques pointures…

 

« Initiatique », album céleste

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Jeudi dernier, Monk.E a sorti son quatrième LP. Cette fois on ne le chroniquera pas avec huit ans de décalage !
Remarquez, l’avantage d’avoir quelques wagons de retard, c’est de pouvoir remonter tout le train en se goinfrant sans vergogne de son contenu.
Avec le risque de l’indigestion, certes. Mais « Initiatique » porte en lui pas mal de vertus curatives, en cas de nécessité.
Elles nous détacheraient presque de toutes les contingences de la gravité terrestre. Attention toutefois aux dangers de l’apesanteur, qui accélère le vieillissement, en toute logique scientifique. Même à l’approche de l’été balnéaire. Pardon, on digresse…

Novateur et inspiré

Producteur de l’intégralité des morceaux de l’album, Smilé Smahh est dans la continuité du travail de KenLo sur le précédent. Le virage que l’avènement de la piu piu music avait imprimé à « Destin et beyond » est ici plus que largement confirmé. Quoi de plus normal, ces deux éminents raccoons faisant de toute évidence partie des locomotives du mouvement…
Extraits en pré-écoute que nous avons usés jusqu’à la trame numérique, « Le seul chemin », objet d’un clip en deux versions successives dont celle-ci,

et l’épuré « Oasis » annonçaient la couleur plutôt fresh. D’ailleurs, quel autre mot que couleur pour traduire le style de Monk.E ?
Sa musique regorge d’images, littéralement. Et si vous n’arrivez pas à bien les visualiser, le graffeur émérite se charge de vous enseigner quelques rudiments techniques. Ainsi sur le didactique « Shroomcaps saturés », où le néophyte fait bombance au seul énoncé de nuances chromatiques dont il soupçonnait à peine l’existence.
Dans l’intervalle, « Chers Elohim » tout empreint de spiritualité et d’œcuménisme, et « Parano » dont le thème à l’opposé de ces valeurs cosmogoniques exige plus de lourdeur sur le beat, constituent la belle ossature d’un opus à classer d’ores et déjà dans les réussites de l’année.

Monk.E assurément est un mystique. Mais de ceux qui vous gagnent à leur cause sans grand effort prosélytique. Juste par le recours à la beauté sans artifice. Celle qui transparaît au coeur de l’intimiste « Pour que tu m’appartiennes » conclusif, par exemple (avec la superbe contribution d’Alan Prater). Et lorsque le verbe se fait contempteur de certains modes de vie qui nous concernent tous, une pirouette sémantique vient alléger judicieusement le propos.
Il n’y a pas tellement de rappeurs capables d’aligner autant de barres dans un couplet. Adeptes prudents du fameux standard seize-mesures, beaucoup craignent la chute de tension, de densité textuelle plus exactement, en faisant plus long. Sans le moindre prêche en filigrane, malgré ses apparences de grand gourou, Monk.E a toujours évité l’écueil avec brio… c’est peut-être là que tient la fameuse « Différence bas-canadienne » (entre berner et séduire).

Intro inspirée, poème de haute volée en lieu et place du skit médian habituel, des invités triés sur le volet (mention à Frase, sa gratte dépouillée et son chant limpide)… il fallait un titre faible pour légitimer le statut de pépite en devenir.
Sûrement pas le plus agressif « Mercantilismes » avec Osti One, combinaison à trois en forme de brelan d’as montréalais du moment. Ni « Hikuri », l’un des sons les plus foisonnants de l’album. Alors, peut-être « Parle à ton people », qui contraint d’emblée à se précipiter sur le Wiktionnaire pour vérifier le sens, pas encore assimilé par l’auteur de ces lignes (honte à lui !), de procrastinateur.
Mais on chipote, là. Et si Monk.E avait réalisé tout simplement le sans-faute, en 40 minutes de jeu au zénith et 12 passes décisives !?!

Voilà déjà longtemps qu’il est un MC hors pair. Comme ses comparses de K6A, collectif capable à son meilleur d’évoquer les Californiens de Freestyle Fellowship ou encore Souls of Mischief.
En investissant tout l’espace sonore que lui ménagent les nouveaux territoires Piu-Piu, le poète et arpenteur obstiné qu’est le natif de Drummondville vient d’atteindre la Voie Lactée.

Qui l’aime le suive ! Nous, on y va de ce pas…

Montréal place-forte sur le Web

Les rappeurs québécois ont su s’emparer à temps du précieux véhicule qu’est notre World Wide Web. Plus promptement que d’autres, en butte parfois au même blocage culturel de la part de leurs compatriotes.

Allez, petit exercice de mémoire. Facultatif pour vous, les kids !…

L’essor et l’oubli

Flashback au coeur effervescent des glorieuses nineties. Vous savez, cette période où un label novateur de la capitale belge, Sub Rosa, éditait le rap inuit de Nuuk Posse, groupe de la capitale groenlandaise !

Dans la famille Double H, le Canada francophone aligne un carré d’as discographique qui trouve immédiatement son auditoire. Soit : Dubmatique, Rainmen (ft. La Cliqua sur ce titre), puis Muzion et… Sans Pression (comme on se retrouve!), pour autant d’albums devenus des classiques.

Et puis…?

Rien, ou presque. Du moins, en termes d’exposition médiatique -parce que la qualité demeure, quant à elle. Peut-être s’agit-il là du chaînon manquant évoqué dans l’intro de ce blog. De temps à autre cependant, façon de ne pas s’enliser précocement dans le mainstream, la mise en lumière de quelques artistes probablement mieux structurés pour un retentissement international (Loco LocassManu Militari, par exemple).

Renaissance : le rap queb aime le ouèbe

Alors… juste un soufflé qui retombe? Que nenni ! Aucune raison que cesse d’opérer le fameux esprit Do It Yourself qui a révolutionné la musique. L’immense « Survival of the fittest » de Mobb Deep ne saurait s’appliquer à toutes choses en ce bas monde, n’est-ce pas?

En l’occurrence équipé du minimum technologique vital, le cousin doué de la branche outre-Atlantique va retracer sa route, en utilisant au mieux les possibilités du Net. Parallèlement quelques artistes itinérants dans l’âme font renaître l’intérêt pour leurs productions, un rien éclipsées par celles du voisin omniphage du sud.

Ainsi Monk.E, notre guide à distance (quelquefois à son insu) au travers de cette présentation. L’archétype du passeur activiste, qui signe début 2006 un premier disque aussi « boom bap » que réfléchi, synthèse rarissime de styles et de talents. Classé dans son Top10 par le webzine DISQC (adresse à connaître impérativement), l’album en enfantera quatre autres, tandis que son auteur enchaîne sur ce qu’il appelle légitimement ses pèlerinages.

A terrasser d’épuisement bien des hyperactifs ! Mais pas lui…

Montréal, arène des battles

Le tour d’horizon du précédent billet, qui s’appuie fortement sur les choix de Monk.E, ne se prétend d’ailleurs ni état des lieux, ni panorama exhaustif de 2013. Son petit complément d’âme pourrait bien être une forme de fusion pas trop courante en nos contrées. Non seulement entre courants musicaux, mais aussi entre générations.

On retrouve le phénomène sous cet aspect primordial de la culture hip hop, particulièrement apprécié au Québec : les battles, joutes oratoires qui sont le fil conducteur du film 8 mile (avec Eminem). A la nuance près qu’elles se déroulent désormais systématiquement a cappella, et dans un esprit de respect mutuel.

Vous aimez le syndrome de « l’oeil qui frise », aux meilleures phases de l’adversaire en rhétorique? Goûtez donc ci-dessous la confrontation Jam vs. Jeune Chilly Chill dans le cadre des WordUp! Battles, manifestation de référence. On peut zapper dessus à volonté, tout en gardant l’assurance de tomber sur un passage d’anthologie. Adopté en France sous l’appellation de Rap Contenders, le concept a permis notamment à un certain Nekfeu (membre de 1995 et S-crew) de diversifier sa palette de talents.

Là encore le K6A est « dans la place », y compris Monk.E hilare aux premiers rangs, et Filigrann aka Fili endossant ici la fonction d’animateur et organisateur. Afin de mieux situer cette autre (et haute) figure montréalaise, on ne résistera pas, en guise de conclusion, au plaisir de revoir « Protège ta nuque », morceau de bravoure où il est l’alter ego de Raekwon.

Un bel hommage aux mythiques « shaolins » de Staten Island, en même temps qu’un exercice sur le son techniquement bien plus complexe qu’il n’y paraît. Pas d’la marde, tabarnak ! oops, pardon…

Monk.E et K6A

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Le scorpion et le raccoon
Monk.E & Axe, Tepoztlan, Morelos

K6A, ou !?! pour les intimes, est le collectif dont Monk.E est cofondateur, sa famille artistique en quelque sorte. Laquelle se présente souvent elle-même sous le sobriquet de 22 Raccoons

Pour les situer, envoyons tout de suite l’un des gros sons de l’année 2013, aussi lourd que festif, pierre angulaire du très attendu « Kossèça »

Dans l’ordre d’apparition au mic : Monk.E, Smilé Smahh, Jam, P.dox et Osti One, soit déjà une bonne part du gratin local des MC’s. Ajoutez FiligraNn un boss des WordUp! Battles (confrontations a capella, s’il vous plaît) ; aux platines SevDee , le créateur des soirées ArtBeat Montreal (ABTML) maintenant dévolues à la culture électronique ; Maybe Watson l’électron libre ; KenLo Craqnuques le si bien nommé, grand pourvoyeur en beats du Monk.E à qui il arrive (très rarement) de faire bande à part ; et vous avez la dream team sonique quasiment au complet.

On peut remarquer qu’à l’instar de bien des crews US notoires, K6A sait moduler les sorties des différents solos de ses membres. Par exemple le « Full HD » de Osti One dont est extrait ce morceau, et qui constitue pour bien des observateurs la révélation québécoise du moment.

Il est d’ailleurs produit en grande partie par Smilé, lequel lâchait lui-même quatre mois auparavant une petite déflagration stratosphérique intitulée « Aqualoide » -vous saisissez l’organisation ?

L’époustouflante créativité régnant au sein du collectif en a fait, depuis le début de ce siècle, un vivier d’autant plus intarissable que volontairement exempt de leader.

Un parti-pris générateur d’une vraie synergie, l’incroyable éclectisme de Monk.E l’ayant tout naturellement « installé » dans la fonction de parfait ambassadeur.