Monk.e, retour gagnant : Jeu, set et match !

Médaille d’or olympique de crowd surf selon une estimation objective, Monk.e n’avait pu se risquer à ce périlleux exercice dans le contexte intimiste du concert donné à la bibliothèque Couronnes en mai 2014. Aucune difficulté à nous remémorer cette journée. Trop pluvieuse pour être honnête, trop peu partagée pour être pleinement gratifiante, mais illuminée par son charisme et sa bonne humeur.

Une après-midi de peinture, une heure et demie sur scène en soirée ! Et dans la track list, trois bons quarts de l’album « Initiatique » qui venait de paraître…

Un an plus tard, voici donc venir son successeur « Esclavage, Exode et Renaissance », cinquième solo d’une discographie à nulle autre pareille. Ne serait-ce que parce qu’elle s’inscrit dans le cadre d’une folle activité, à rendre caduque la simple notion de nervous breakdown.

Etant donné que le maître d’œuvre a choisi la forme du triptyque dans la construction, pourquoi s’écarter du canevas ? C’est parti, accrochez-vous le chemin vers la lumière est magnifique mais escarpé!

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Esclavage

Le griot de Drummondville n’est pas de ceux qu’on musèle, et la critique sociale est constamment en filigrane. Mais il a l’humilité de s’inclure dans la dénonciation de nos errements collectifs.

Coca-colanisation : Rien que le titre pourrait donner des sueurs froides à Akhenaton (mais quelle tsé-tsé a donc piqué notre Akh?!). Sur fond sonore de street riot la voix doucereuse s’adresse ironiquement à l’autorité policière, donnant le ton de ce premier volet. Un riddim dancehall, une instru aigrelette signée du complice Kenlo Craqnuques et une rageuse concision, pour un démarrage en trombe…

Cashdown : Le clip qui nous a mis l’eau à la bouche et la puce à l’oreille (paf ! dans la gueule, conclusion coluchienne). Tout aussi dense et revigorant, mais cette fois c’est la rythmique trap de PSTV (Positive) qui a en charge de coller au propos acéré. L’adéquation n’est pas immédiatement évidente, mais dans le carquois de l’alchimiste québécois on fait toujours flèche de toute prod.

Ballin’ !!

 

Sages de sillons : La première des six contributions soniques de Sev Dee. Profusion est le mot qui vient tout de suite à l’esprit. Profusion verbale et instrumentale (et picturale, soit dit en passant : quelle pochette !), sans oublier celle du cœur. Fort de l’assurance exempte de tout moralisme où l’a mené son parcours personnel, le « b-boy érudit qui étudie sur l’asphalte » égrène sans complaisance ces travers qui nous aliènent encore et toujours, en dépit de la connaissance acquise…

Rêver d’être éveillé : Dans la continuité, philosophiquement parlant. La tonalité d’ensemble plutôt apaisée bénéficie de la diction au scalpel du rappeur anglophone UrbN LogiX, déjà de la partie sur « Destin & beyond » (2012). Quant au sample mélancolique de vibraphone choisi par Vincent Pryce , il constitue une trame parfaite pour un duo de mc’s combatifs aux flows si manifestement complémentaires.

Les poumons égarés : Texte et atmosphère d’une subtilité décapante, sur une énorme instru de Sev Dee, de facture quasi-« canoxienne ». Le titre fera d’ailleurs l’objet du prochain clip tourné au Kenya. Il entame ce que nous considérons comme le plat de résistance de l’opus, soit une suite magistrale de 27 minutes menant à la fin du deuxième chapitre intitulé Exode…

Ce qui rend plus trivial notre découpage façon entrée-plat-dessert (4-8-4 au lieu de 7-5-4), que ceci nous soit pardonné !

Yoseph : Relativement dépouillé côté beatmaking (Sev Dee encore), « Yoseph » nous rappelle la puissance incantatoire de « Chers Elohim » (Initiatique) dont il diffère pourtant largement. L’apparente tranquillité du morceau, que renforce le flow élastique de Iblast, est trompeuse. Monk.e est bien là dans son registre le plus offensif, qui ne relève pas plus du prêche que sa spiritualité ne témoigne d’un quelconque dogmatisme.

Heaven help dem : A elle seule, la présence de Kendrick Lamar ferait le buzz, si c’était là le but premier de notre globetrotter préféré. Mais à la notoriété de ses invités, il préfère l’appartenance à une même famille artistique. Ce qui est d’ailleurs le cas du troisième larron Jonathan Emile, membre du collectif Kalmunity à l’origine de cette collaboration fructueuse. Quant à la thématique, les exactions des pouvoirs de par le monde sauront toujours lui fournir la matière, hélas !

 

Exode

La représentation classique du sage le montre dans une posture statique et réflexive, sous le chêne ou le banian (entre autres stéréotypes botaniques). Pas dans celle d’un ludion extraverti parcourant la planète en long, en large et en travers. Et pourtant…

Ciclos : Croisé au cours de ses nombreux voyages au Mexique, l’ami Lengualerta avait forcément sa place réservée sur EER. En toute logique, l’album (compilation de titres inédits de la période 2008-2014) se teinte avec lui d’une nuance plus optimiste. Pour autant, ne pas se fier totalement à la très pimpante couleur latino reggae d’un morceau traduisant une certaine insatisfaction. « Partir et partir encore, partir pour revenir plus fort »…

Alchimiophonie : Si cela ne tenait qu’à nous, on élèverait à Toast Dawg une statue aussi haute que celle du Corcovado (visuel de son diptyque « Brazivilain », rappelons-le aux non initiés). Ce beatmaker sait tout faire, y compris concocter à l’intention de Monk.e le son le plus éthéré des seize fournis. Celui qui nous renvoie quelque part à l’ouest de la Voix Lactée, où nous avait transportés l’année dernière « Initiatique», aux bons soins de Smilé Smahh.

Intimité stellaire : Hein, qu’est-ce qu’on vous disait ! dans les familles Kalmunity, Amérythmes ou Nomadic Massive, je voudrais les Quatre Grâces… Mafé, Meryem Saci, Sola, Caro Dupont : si on n’a pas ici affaire à une constellation, alors c’est que Monk.e est le successeur du pape François. Ce dont nous doutons fortement. Il faut le savoir, il n’est point d’album de Monk.e sans une ode vibrante à l’éternel féminin…

Le Mozart de nos âmes : Parmi les trois Français présents, Artik le mc et Tayreeb à la prod ne déparent pas en terrain piu piu. On pourrait le croire un peu mouvant pour le débit syncopé de freestyler du champion du monde End Of the Weak 2006, mais il n’en est pas à un défi près. Au demeurant, ces deux-là se connaissent suffisamment pour être un parfait complément au plus beau fleuron canadien du challenge EOW.

Spectrum : A Sev Dee le soin de boucler instrumentalement le cycle Exode. Seul du noyau dur de K6A (adeptes assidus de la double casquette mc-dj) à se cantonner dans l’élaboration de beats en tous styles, il s’en acquitte avec son brio habituel. Sur ce morceau peut-être le plus achevé de tous, qui dégage une impression de sérénité peu commune, Monk.e se balade littéralement. Les nappes onctueuses du grand maître des soirées ArtBeat Montréal sont faites pour lui.

Renaissance

Monk.e est l’antithèse des trop fameux « singes de la sagesse ». Il est celui qui voit tout, entend tout, dit tout. Mais le sage n’a pas d’obédience. Autant pour ceux qui le voient comme une sorte de gourou.

Bilan : Pareil terme pourrait annoncer un testament artistique, mais il n’en est rien. Mis en musique par Jam, sur le mode très cool qu’on lui connaît (un peu soul, un peu boom bap), « Bilan » décrit en fait la maturation d’un homme vers l’âge véritablement adulte. Celui où, loin de considérer le savoir acquis tel un moyen de domination, il en use désormais comme de sa meilleure chance d’évolution personnelle. A signaler le carré d’as estampillé K6A, P.Dox et Smilé complétant cette donne royale.

Fou folie : Que le minot Kaytranada (membre éminent d’Alaiz) soit le support sonique supersonique de cette track, probablement la plus distanciée de EER, nous ravit. La vague, la vogue, la hype, le hip du hop, le hop du hip, tout ça c’est une chose, mais rien ne vaut le fer forgé sur l’enclume old school. Ceci n’est en rien une attaque, car contrairement à ce que l’on constate en notre proximité immédiate (Belleville reprends-toi !) la synergie se fait ici spontanément. A réécouter sans modération…

3 lil’ birds : Dans la foulée, tirons une bonne fois pour toutes notre galure à Sev Dee, dont on attend impatiemment l’association avec FiligraNn, grand ordonnateur des redoutables WordUp! Battles. Lui seul DEVAIT procurer au raton en chef le socle de cette association trilingue incluant Lengualerta et «el neo-reconquistador» Boogat, figure bien connue de la scène montréalaise. Comment ne pas adhérer à cette allègre philosophie, inspirée par le musicien le plus universel qui fût ?

Royaumes : La voilà donc in extremis, la prod de Gyver Hypman qui augure de l’album commun à venir, un peu retardé mais toujours d’actualité. Une bonne dose de tendresse et d’émotion en guise de conclusion à cet opus totalement réussi, généreux, plus accessible que les deux précédents, et d’une cohérence absolue en dépit de la volubile diversité qu’implique son concept.

Alors, pour le plaisir et par procuration : merci Maestro !?!

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Les rendez-vous de Kalmunity

Et si maintenant on vous parlait un peu de Kalmunity?

On s’imagine presque entendre d’ici l’irrésistible « yeeeeessss !! » réjoui de Monk.E, s’il nous lit. Ce supra-groupe montréalais (environ 80 membres à l’heure actuelle), à géométrie variable et géothermie maximale depuis une douzaine d’années, est le bain dans lequel il s’immerge le plus souvent possible.

 

Personne ne saurait l’évoquer mieux que lui… mais bon, il ne peut pas tout faire, non plus !

Il y a quelque chose d’infiniment précieux avec Monk.E : une journée passée en sa compagnie ouvre une multitude de pistes à l’interlocuteur simplement curieux. Indissociable à jamais de l’aventure K6A, il n’en demeure pas moins imprégné d’une formule magique qui lui colle à la fibre : 100% IMPRO…

Exactement celle du collectif, qui dispense son savoir-faire musical en deux déclinaisons hebdomadaires : le Kalmunity Vibe Collective, appellation non usurpée si l’on en juge par les telluriques vagues de bonheur parcourant le public ;

 

 

et Kalmunity Jazz Project, d’ambiance plus feutrée mais tout autant fusionnelle, où excelle ci-dessous l’une des chanteuses attitrées Malika Tirolien (album solo sorti voici quelques jours)

 

Une telle communion authentique ne se réalise pas si souvent. L’exemple vécu le plus approchant qui nous vienne à l’esprit, ce sont les tournées européennes des ardents aînés rastas d’Inna de yard, cornaqués par l’impressionnant guitariste Earl « Chinna » Smith.

Si Jahsun le batteur de toujours, celui qui a porté Kalmunity sur les fonts baptismaux, n’est pas aussi légendaire (pour le moment) que le grand Chinna, une même exigence le guide. Celle de l’âme, d’un fluide miraculeux qui irradie du musicien, danseur, vocaliste ou poète vers le spectateur totalement impliqué.

Comme ils sont quelques dizaines sur scène, et que le spectacle s’y déroule sur toute sa superficie, imaginez ce que peut donner leur concept « live organic music », fort bien résumé ici, sur une assistance particulièrement réceptive ! On en connaît qui parlent avec des trémolos dans la voix (et les poils des bras hérissés) de leurs mardis et dimanches exaltés aux Bobards, au Résonance depuis octobre dernier, ou précédemment au Dièse Onze.

Alors, bien chers frères montréalais, vous qui avez entre autres huitièmes merveilles du monde (et sans aucun ordre de préséance, bien entendu) Monk.E, K6A, Kalmunity, les soirées ArtBeat, le piu piu style, Ghetto Erudit, les fous battles qui déchirent tout, Riff Tabaracci le premier, dernier et seul représentant du journalisme post-actuel, et de temps en temps Céline D, nous avons ouï-dire que vous voulez aussi un Kaaris ?!

Aaaah que c’est bon de connaître des chums aussi serviables ! Promis, on essaie de le localiser avant Booba, et on vous l’envoie tout de suite…

Monk.E, le freestyle dans la tripe

Suite à la nouvelle victoire de Monk.E aux qualifs d’End Of the Weak, une petite polémique est née, concernant sa légitimité à représenter régulièrement depuis 2012 le Canada.

Attention ! on parle là d’un artiste trop respecté pour que le débat dégénère, et non d’une sanglante « matière à beef ». D’ailleurs, pour le moment, il n’est que finaliste, et sa mise au point (à lire sur sa page Facebook) a le mérite de le souligner.

Quant à notre propos en l’occurrence, il sera simple, sinon simpliste… Pourquoi Monk.E reste-t-il au sommet, bon an mal an ?

L’essentiel de la réponse tient ici, dans le règlement de la compétition, où aucune petite clause en corps 8 n’interdit au champion national de défendre son titre.
Chacune des 5 épreuves, chacun des 5 critères principaux de notation, offre une garantie de crédibilité à conseiller volontiers au petit monde de… heu, au hasard… du patinage artistique, tiens pourquoi pas ! De même que l’intégrité des organisateurs et des jurys d’EOW, soit dit en passant.

Alors, allons-y pour nos 5 bonnes raisons de voir Monk.E dans la peau du champion du monde EOW 2014…

– parce que sa capacité à se renouveler est immense, et qu’il n’y a jamais de redondance dans ses performances (ndlr : contrairement aux pauvres rimes en « ance » du blogueur honteux et confus, qui ne l’a pas fait exprès) ;

– parce que la passion l’anime en permanence (damned, encore une !), et que la lassitude l’épargnera encore lorsqu’il sera un ambassadeur octogénaire ;

– parce que son inspiration se nourrit de tout, et que la polyvalence est un atout maître dans ce type de confrontation ;

– parce que c’est un manieur de mots émérite, toujours dans le bon tempo car attentif au contexte ;

– enfin, last but not least, parce qu’il s’est bonifié dans le creuset de collectifs aussi divers que K6A, Amérythmes ou les trop méconnus KalmUnity, et qu’un total épanouissement artistique en est la conséquence logique.

Que Monk.E fasse ou non le voyage en Ouganda (*), il sera un vainqueur, tout comme Mef, Helmé et Clay, les autres participants de cette avant-dernière étape québécoise, et tant d’autres avant et après eux.

Car c’est aussi cela , la « Fin des Faibles » : une fête collective du pur mceing, traditionnellement conclue par un cypha skills de feu…

 

 

(*) big up à Cheeko (membre de Phases Cachées), qui y représentera la France en octobre. Avant d’en arriver là, il lui a fallu se frotter à quelques pointures…