Monk.e, retour gagnant : Jeu, set et match !

Médaille d’or olympique de crowd surf selon une estimation objective, Monk.e n’avait pu se risquer à ce périlleux exercice dans le contexte intimiste du concert donné à la bibliothèque Couronnes en mai 2014. Aucune difficulté à nous remémorer cette journée. Trop pluvieuse pour être honnête, trop peu partagée pour être pleinement gratifiante, mais illuminée par son charisme et sa bonne humeur.

Une après-midi de peinture, une heure et demie sur scène en soirée ! Et dans la track list, trois bons quarts de l’album « Initiatique » qui venait de paraître…

Un an plus tard, voici donc venir son successeur « Esclavage, Exode et Renaissance », cinquième solo d’une discographie à nulle autre pareille. Ne serait-ce que parce qu’elle s’inscrit dans le cadre d’une folle activité, à rendre caduque la simple notion de nervous breakdown.

Etant donné que le maître d’œuvre a choisi la forme du triptyque dans la construction, pourquoi s’écarter du canevas ? C’est parti, accrochez-vous le chemin vers la lumière est magnifique mais escarpé!

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Esclavage

Le griot de Drummondville n’est pas de ceux qu’on musèle, et la critique sociale est constamment en filigrane. Mais il a l’humilité de s’inclure dans la dénonciation de nos errements collectifs.

Coca-colanisation : Rien que le titre pourrait donner des sueurs froides à Akhenaton (mais quelle tsé-tsé a donc piqué notre Akh?!). Sur fond sonore de street riot la voix doucereuse s’adresse ironiquement à l’autorité policière, donnant le ton de ce premier volet. Un riddim dancehall, une instru aigrelette signée du complice Kenlo Craqnuques et une rageuse concision, pour un démarrage en trombe…

Cashdown : Le clip qui nous a mis l’eau à la bouche et la puce à l’oreille (paf ! dans la gueule, conclusion coluchienne). Tout aussi dense et revigorant, mais cette fois c’est la rythmique trap de PSTV (Positive) qui a en charge de coller au propos acéré. L’adéquation n’est pas immédiatement évidente, mais dans le carquois de l’alchimiste québécois on fait toujours flèche de toute prod.

Ballin’ !!

 

Sages de sillons : La première des six contributions soniques de Sev Dee. Profusion est le mot qui vient tout de suite à l’esprit. Profusion verbale et instrumentale (et picturale, soit dit en passant : quelle pochette !), sans oublier celle du cœur. Fort de l’assurance exempte de tout moralisme où l’a mené son parcours personnel, le « b-boy érudit qui étudie sur l’asphalte » égrène sans complaisance ces travers qui nous aliènent encore et toujours, en dépit de la connaissance acquise…

Rêver d’être éveillé : Dans la continuité, philosophiquement parlant. La tonalité d’ensemble plutôt apaisée bénéficie de la diction au scalpel du rappeur anglophone UrbN LogiX, déjà de la partie sur « Destin & beyond » (2012). Quant au sample mélancolique de vibraphone choisi par Vincent Pryce , il constitue une trame parfaite pour un duo de mc’s combatifs aux flows si manifestement complémentaires.

Les poumons égarés : Texte et atmosphère d’une subtilité décapante, sur une énorme instru de Sev Dee, de facture quasi-« canoxienne ». Le titre fera d’ailleurs l’objet du prochain clip tourné au Kenya. Il entame ce que nous considérons comme le plat de résistance de l’opus, soit une suite magistrale de 27 minutes menant à la fin du deuxième chapitre intitulé Exode…

Ce qui rend plus trivial notre découpage façon entrée-plat-dessert (4-8-4 au lieu de 7-5-4), que ceci nous soit pardonné !

Yoseph : Relativement dépouillé côté beatmaking (Sev Dee encore), « Yoseph » nous rappelle la puissance incantatoire de « Chers Elohim » (Initiatique) dont il diffère pourtant largement. L’apparente tranquillité du morceau, que renforce le flow élastique de Iblast, est trompeuse. Monk.e est bien là dans son registre le plus offensif, qui ne relève pas plus du prêche que sa spiritualité ne témoigne d’un quelconque dogmatisme.

Heaven help dem : A elle seule, la présence de Kendrick Lamar ferait le buzz, si c’était là le but premier de notre globetrotter préféré. Mais à la notoriété de ses invités, il préfère l’appartenance à une même famille artistique. Ce qui est d’ailleurs le cas du troisième larron Jonathan Emile, membre du collectif Kalmunity à l’origine de cette collaboration fructueuse. Quant à la thématique, les exactions des pouvoirs de par le monde sauront toujours lui fournir la matière, hélas !

 

Exode

La représentation classique du sage le montre dans une posture statique et réflexive, sous le chêne ou le banian (entre autres stéréotypes botaniques). Pas dans celle d’un ludion extraverti parcourant la planète en long, en large et en travers. Et pourtant…

Ciclos : Croisé au cours de ses nombreux voyages au Mexique, l’ami Lengualerta avait forcément sa place réservée sur EER. En toute logique, l’album (compilation de titres inédits de la période 2008-2014) se teinte avec lui d’une nuance plus optimiste. Pour autant, ne pas se fier totalement à la très pimpante couleur latino reggae d’un morceau traduisant une certaine insatisfaction. « Partir et partir encore, partir pour revenir plus fort »…

Alchimiophonie : Si cela ne tenait qu’à nous, on élèverait à Toast Dawg une statue aussi haute que celle du Corcovado (visuel de son diptyque « Brazivilain », rappelons-le aux non initiés). Ce beatmaker sait tout faire, y compris concocter à l’intention de Monk.e le son le plus éthéré des seize fournis. Celui qui nous renvoie quelque part à l’ouest de la Voix Lactée, où nous avait transportés l’année dernière « Initiatique», aux bons soins de Smilé Smahh.

Intimité stellaire : Hein, qu’est-ce qu’on vous disait ! dans les familles Kalmunity, Amérythmes ou Nomadic Massive, je voudrais les Quatre Grâces… Mafé, Meryem Saci, Sola, Caro Dupont : si on n’a pas ici affaire à une constellation, alors c’est que Monk.e est le successeur du pape François. Ce dont nous doutons fortement. Il faut le savoir, il n’est point d’album de Monk.e sans une ode vibrante à l’éternel féminin…

Le Mozart de nos âmes : Parmi les trois Français présents, Artik le mc et Tayreeb à la prod ne déparent pas en terrain piu piu. On pourrait le croire un peu mouvant pour le débit syncopé de freestyler du champion du monde End Of the Weak 2006, mais il n’en est pas à un défi près. Au demeurant, ces deux-là se connaissent suffisamment pour être un parfait complément au plus beau fleuron canadien du challenge EOW.

Spectrum : A Sev Dee le soin de boucler instrumentalement le cycle Exode. Seul du noyau dur de K6A (adeptes assidus de la double casquette mc-dj) à se cantonner dans l’élaboration de beats en tous styles, il s’en acquitte avec son brio habituel. Sur ce morceau peut-être le plus achevé de tous, qui dégage une impression de sérénité peu commune, Monk.e se balade littéralement. Les nappes onctueuses du grand maître des soirées ArtBeat Montréal sont faites pour lui.

Renaissance

Monk.e est l’antithèse des trop fameux « singes de la sagesse ». Il est celui qui voit tout, entend tout, dit tout. Mais le sage n’a pas d’obédience. Autant pour ceux qui le voient comme une sorte de gourou.

Bilan : Pareil terme pourrait annoncer un testament artistique, mais il n’en est rien. Mis en musique par Jam, sur le mode très cool qu’on lui connaît (un peu soul, un peu boom bap), « Bilan » décrit en fait la maturation d’un homme vers l’âge véritablement adulte. Celui où, loin de considérer le savoir acquis tel un moyen de domination, il en use désormais comme de sa meilleure chance d’évolution personnelle. A signaler le carré d’as estampillé K6A, P.Dox et Smilé complétant cette donne royale.

Fou folie : Que le minot Kaytranada (membre éminent d’Alaiz) soit le support sonique supersonique de cette track, probablement la plus distanciée de EER, nous ravit. La vague, la vogue, la hype, le hip du hop, le hop du hip, tout ça c’est une chose, mais rien ne vaut le fer forgé sur l’enclume old school. Ceci n’est en rien une attaque, car contrairement à ce que l’on constate en notre proximité immédiate (Belleville reprends-toi !) la synergie se fait ici spontanément. A réécouter sans modération…

3 lil’ birds : Dans la foulée, tirons une bonne fois pour toutes notre galure à Sev Dee, dont on attend impatiemment l’association avec FiligraNn, grand ordonnateur des redoutables WordUp! Battles. Lui seul DEVAIT procurer au raton en chef le socle de cette association trilingue incluant Lengualerta et «el neo-reconquistador» Boogat, figure bien connue de la scène montréalaise. Comment ne pas adhérer à cette allègre philosophie, inspirée par le musicien le plus universel qui fût ?

Royaumes : La voilà donc in extremis, la prod de Gyver Hypman qui augure de l’album commun à venir, un peu retardé mais toujours d’actualité. Une bonne dose de tendresse et d’émotion en guise de conclusion à cet opus totalement réussi, généreux, plus accessible que les deux précédents, et d’une cohérence absolue en dépit de la volubile diversité qu’implique son concept.

Alors, pour le plaisir et par procuration : merci Maestro !?!

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Rap queb à la folie (douce)

Rien à faire ! Le rap hexagonal a beau vivre actuellement la résurgence de monstres sacrés, la reconnaissance tardive de soldats de l’ombre, ou l’éclosion de jeunes pousses, un seul sujet motive les gazettes.

Pour notre part chers lecteurs (qu’est-ce qu’on est bien en si petit comité !), oublions momentanément les galipettes amoureuses du duc de Boulogne et du marquis de Sevran, il n’y a pas que le cul dans la vie. Aucune péripétie de leur interminable idylle ne nous étant épargnée, on retournerait bien prendre un bol d’air vers l’Ouest, pas vous ?

Non pas notre Ouest à nous, même si là-bas aussi il y a du nouveau, remarque… Mais bien au-delà des phares du Créac’h et de Nividic, en piquant droit sur la Nouvelle-Ecosse, puis l’embouchure du Saint-Laurent. Vous y êtes déjà ? Attendez-nous, on arrive.

Remontons maintenant le fleuve, pour une nouvelle et passionnante aventure à la rencontre de ces étranges autochtones qui se disent nos cousins, comme c’est bizarre -on dirait les belles histoires de l’oncle Paul, hein?

Alaclair, plus frappés que Fontaine

Au cours de notre première exploration, nous avons un peu zappé la capitale, dans notre hâte à rejoindre Montréal où presque tout se passe. Jouxtant Limoilou dont on vous a déjà parlé (Webster et consorts) se trouve le quartier de Saint-Roch, l’occasion de faire une riante halte -ce n’est plus l’oncle Paul mais le jeu d’Emile Franc, désolé.

Pourquoi? Parce qu’à cet endroit « d’la frouche y en a plein d’sortes/ça débarque du bas du fleuve/din vannes vartes/ça finit les yeux toute plissés/comme un rootsman à Bangkok ». On n’invente rien, il s’agit là, dans un genre qui laisse sans voix les plus éminents linguistes, du témoignage incontestable signé Alaclair Ensemble sur « Toute est impossible » , leur dernière livraison (la première est ici, ne vous gênez surtout pas) :

 

Intéressant, non ?
Eux, ils l’appellent depuis belle lurette post-rigodon, mais vous pouvez préférer post-rap si ça vous chante. Ils ne boiront pas votre sang pour autant, ces pratiques érotiques n’existant que dans certaines familles de la noblesse d’épée du 9.2 et du 9.3.

Dans l’ordre de divine apparition :

Claude Bégin sur les choeurs évanescents, tout récent auteur de « Les magiciens », opus pop en concerto déconcertant mais son passé plaide pour lui, Votre Honneur (en outre, il peut bénéficier de la circonstance atténuante de vivre dans la capitale) ;

KenLo Craqnuques Tout’Nou (et alors? à Montréal, le post-rock a bien ses Thee Silver Mount Zion Memorial Orchestra & the Tra-la-la Band), cador de la piu piu et ex-comparse de prédilection de Monk.e quand celui-ci veut bien s’arrêter de bouger ;

Eman anciennement moitié d’Accrophone avec le premier nommé, et aujourd’hui moitié de Eman x VLooper avec… VLooper (leur commun effort « XXL » est terrassant) ;

Ogden alias Robert Nelson, Président de la République Libre du Bas-Canada, à qui on piquerait bien sa casquette en dépit de ses hautes fonctions, s’il ne faisait pas si peur ;

Maybe Watson l’inclassable, incassable, incasable et pourtant titulaire en 2011 d’une carte d’abonné à la bibliothèque municipale de Saint-Laurent, la preuve !

Mash, l’autre beatmaker et septième larron, est sur ces images invisible et silencieux, mais fort capable lui aussi de l’ouvrir à bon escient.

Mais laissons-les se présenter eux-mêmes, par le truchement de ce glossaire et de cette autobio d’une sidérante objectivité. Et puisque deux de ces messieurs sévissent également au sein de K6A, une petite rétro dont on ne se lasse jamais. Vous non plus, vous allez voir…

 

La veine humoristique d’un certain rap québécois laisse parfois à désirer, car dépourvue de tout alibi artistique. Avec Alaclair Ensemble, on tient un groupe dont le délire permanent s’appuie sur un savoir-faire musical indéniable.

Ainsi que le rappelait pas plus tard qu’around midnight Stephen Harper, Premier Ministre du Canada et souffre-douleur en chef, qui a gentiment accepté de poser (mais pas nu, c’est contre ses principes d’homme pudique) pour la pochette du susdit album.

 

Post-rap et poses trap

And now for something completely different…

Nous beaucoup aussi aimons ceux-ci, for example. Tout comme le public des TransMusicales de Rennes le 4 décembre, et un peu moins celui de la Flèche d’Or deux jours plus tard, comme c’est rebizarre (mais parisien, celi expliquant ceça et inversement, chié merde quoi).

 

Rappelons que le parti-pris des Dead Obies d’user d’une sorte d’espéranto pas toujours aisé à capter leur a valu la hargne de critiques musicaux (oxymoron ?) se découvrant pour la circonstance zélés défenseurs de la pureté sémantique. En France nous avons nos chroniqueurs fleur bleue obsédés par les croquignolettes tribulations des couples pipole, au Québec ils ont de rigoureux professeurs de Belles Lettres reconvertis dans la presse rap. Chacun sa croix…

Mais si vous êtes plus trap que post-rap, pas de souci. Vous avez le droit de vous jeter avidement sur les jeunes gens ci-dessous, en admettant que vous reveniez d’un long voyage dans le cosmos. Faites-le avant qu’il ne soit trop tard, et que leurs vêtements ne soient tout déchirés, tant les courants novateurs se succèdent là-bas si rapidement qu’ils se fondent les uns dans les autres !

La très bonne idée de Loud et Lary est probablement d’avoir fait appel en 2010 aux services (super)soniques de Ajust. Tout aussi bonne, celle de s’adjoindre ceux d’une équipe technique capable de leur torcher des clips à tomber à la renverse, en moins de temps qu’il ne nous en faut pour toucher le sol à plat dos.

Quant aux Posterz, élevés en fût à Vancouver avant de maturer à Montréal, leur premier cru est l’un des plus attendus de 2015, alors magnez-vous les jeunes !

 

Hardcore pas mort

Ah bon, c’est du hardcore que vous voulez?
Hé bien sachez que non seulement certains indigènes pratiquent encore ces rituels ancestraux des deux côtés du Saint-Laurent (parfois même dedans, et à plusieurs pieds de profondeur), mais en plus ils ont le truc dans la peau.

L’un des plus remarquables spécimens du genre renverrait sangloter dans son antre l’Hydre de Lerne soi-même. En effet, la multiplicité de ses têtes rend inefficace toute la gamme allant du coupe-chou de papa à la tronçonneuse de Leatherface.

Nous parlons là, avec les poils des bras dûment hérissés et des tremoli dans la glotte, du team Explicit. Au fil des années, ils ont acquis une envergure incontestée même des professeurs de Belles Lettres locaux ! Car si ces derniers comprennent tout ce qu’ils disent, l’inverse est également vrai. Même nous, avec pourtant un océan d’écart, on va en dire beaucoup de bien si vous n’y voyez pas d’inconvénient…

Très sérieusement, ce que font en ce moment les Souldia, Saye, Sadik, et on en passe dont le nom ne commence pas par S comme Sauvage, c’est très fort. A savoir, convaincre en à peine moins de seize ans (soit la durée d’existence du label fondé par 2Faces en 1999) qu’ils étaient capables de faire des disques et des concerts et pis tout ça sans mettre les Laurentides à feu et à sang.

 

Rigolez pas, on a lu il n’y a pas si longtemps, dans la presse généraliste de là-bas, l’article d’une brave dame envoyée toute tremblante au casse-pipe. Imaginez son soulagement, à l’évidence que ces monstres s’étaient en définitive fort civilement tenus, sur scène et en dehors.

Comme les MC’s cités viennent tous les trois de commettre individuellement leur crime lyriciste en tir groupé, découvrons-en trois de plus, dans l’excellente compagnie de K-Turnaz l’un des deux DJ’s attitrés du collectif (l’autre étant Fade Wizard) :

 

Si jamais tout ce beau monde se sentait une petite faiblesse bien compréhensible, nul besoin de chercher la relève. Quelques glorieux anciens tiennent tout aussi haut ce flambeau-là, et on ne serait pas étonnés de les revoir sous peu… D’avance merci.

Québec 2014, encore un bon cru

Avouez qu’on vous a manqué. Allez quoi… juste un peu ! quatre semaines sans article sur « de Rap en Graff », c’est proprement intolérable, non ?

Il faut dire que dans l’intervalle il y a eu la finale mondiale de End Of the Weak. Avec un beau vainqueur à la clé, le jeune Sud-Africain Slege Lee, et de l’avis de tous les participants une déferlante de vibes premier choix.

Et pourtant, on ne peut se départir d’une petite déception. Celle de n’avoir pas vu Monk.e, notre champion de cœur, couronné cinq mois après son passage rue des Couronnes.

Mais non, on ne boudait pas ! D’autant qu’EOW ne dort jamais, et le chapitre français est déjà bien avancé dans la phase des qualifications 2015.

Comment une scène underground aussi vivace n’a-t-elle pas encore la notoriété internationale qui redonnerait la banane au vieux babouin irascible signataire de ces lignes, cela reste un mystère ! Au moins se sent-on en famille (celle des cercopithèques, donc) quand on fréquente les salles où l’aventure commence pour quelques centaines de emcee’s, en herbe ou déjà confirmés.

Deux millésimes pour un grand crew

Bref… nous n’avions plus sous la main notre inspirateur favori. De retour de Kampala, Monk.e accepterait certainement de nous dresser un petit panorama du rap québ de 2014 finissant (dans lequel nous classons « Initiatique » hors catégorie, faut-il le redire). Mais cette fois on va le précéder, le moine-singe qui tel un Attila ayant appris les bonnes manières, laisse une impression durable partout où il passe –jaloux, nous ?

Avec sa confrérie K6A (famille des procyonidés), bien présente à chaque revue de détail,  il y aurait de quoi alimenter un blog pendant plusieurs années. Contentons-nous de savourer cette collaboration de 2013 entre trois de ses plus anciens raccoons, sur le « Full HD » du premier nommé : Osti One, Filigrann et P-Dox.

 

Ce dernier est par ailleurs l’auteur d’un solo légèrement loufoque pour ceux qui n’auraient pas connaissance de l’existence de la série cinématographique « The Mighty Ducks ». Ce en quoi ils sont amplement excusés. Anyway, la patte sonique veloutée de l’habituel acolyte Jam s’y pose en sept occasions sur douze.

Et puisque sur l’une des cinq restantes (vous avez remarqué comme on a progressé en maths, dans le programme de cette année scolaire?) figure Ajust, le beatmaker de LLA, vous reprendrez bien une louchée de Loud & Lary. Après « Gullywood », ils ont confirmé avec « Blue Volvo » leur leadership d’un genre que les détracteurs appellent rap de hipster –mais pourquoi sont-ils si méchants ?

 

On a un autre trio à vous mettre sous la dent, mordez bien fort. Pas des plus reconnus non plus, Tonic ici épaulé par Cobna (Sans Pression connexion, incontournable) et Paranoize la moitié d’Agua Negra déjà présenté (bon, vous suivez pas, c’est désespérant) nous servent un délice de cross-over à rendre vert Rick Ross soi-même, en personne nommément et peut-être même intrinsèquement sinon en tant qu’individu.

 

Venons-en maintenant au « cas » Souldia, repéré sur l’un des meilleurs titres du dernier album de Webster l’année passée. Lui aussi est de Québec, et quelque chose nous susurre dans l’oreille droite qu’une récente allusion à cette très comme-il-faut « Vieille Capitale » ne serait pas si… voyons… hem… arbitraire ?

Dans sa rubrique « Faits divers et judiciaire » (sic !!!) en date du 3 octobre, et avec une componction des plus suspectes, un quotidien s’étonnait que le lancement du nouvel opus de ce punchliner brut de décoffrage n’ait pas mis la ville à feu et à sang –on n’invente rien, payez 2,95$ si vous souhaitez vous régaler de ce papier-là !

Pas réellement le sentiment que son « Krime grave » soit de ceux qui nécessitent chars et barbelés pour protéger la nation en danger. Par contre, pour la faire réfléchir un peu… on vote de bonne grâce Souldia !

 

Ou Cheak, dont nous devons la récente découverte à notre référence radiophonique quasi hebdomadaire Ghetto Erudit. Musicien accompli puisant dans une époustouflante palette de genres, il est l’archétype de l’artiste québécois méconnu, qui mettrait la honte à une palanquée de glorieux bateleurs surcotés.

Son « Refus global » le situe en pole position sur la grille des Formule 1 de retour dans la compète après un petit break de deux ans. Bon rythme, pour un MC dont on devine le peu d’appétence pour le stress permanent…

 

Vignettes en série

Bon, toujours pas entrés dans la famille ?

Même si on y inclut, du côté de chez nous, une triplette impatiemment attendue en janvier si tout va bien ?

Dans le désordre (mais ça rapporte tout de même) : Lino, dont on exige que le titre de son « Requiem » ne soit qu’une figure de style ; Demi-Portion, notre Rachid Daif que l’on devrait multiplier par au moins quatre pour avoir une idée de la portion qu’il prend peu à peu dans le hip hop franco ; et Nasme, l’un de ces rappeurs sans le moindre solo à son actif d’après la police, mais omniprésent selon les organisateurs.

Très bien on reprend, vous l’aurez voulu !

En rafale et sans pitié aucune, veuillez agréer l’expression des sentiments distingués de Saye, vocalement au niveau du meilleur Rockin’ Squat (Assassin, z’avez pas oublié, quand même ?) ;

 

de Beeyoudee dont on conseillera par la même occasion les excellentes compilations « Talents disparus »;

 

de l’inimitable Syme (essayez, pour voir !) qu’on ne s’étonne aucunement d’entendre sur une instru de… Cheak, lequel semble désormais garder le 13 de son nom d’artiste à l’usage exclusif de sa casquette de producteur ;

 

de Rymz privé de Farfadet (cherchez un peu, pas question de vous mâcher toujours la besogne), qu’on ne risque pas d’oublier malgré la surprenante supplique qui suit ;

 

de Samian, dont n’importe quel teaser remplacerait avantageusement (a fortiori si l’on y voit à l’œuvre le grand DJ Horg) bien des clips belliqueux à 10 millions de vues…

 

… et bien des textes de 1000 mots que seule justifie une trop longue abstinence !

Prochaine mission, si toutefois nous l’acceptons : démontrer que le rap suisse n’a rien d’emmerdant. Si l’un de nos agents était capturé, ou tué, la Direction des affaires culturelles nierait avoir eu connaissance de nos agissements…

Dramatik avec un cas… de force majeure !

Il existe une presse spécialisée du rap québ, mais la densité n’est pas sa caractéristique première. Doux euphémisme, ou dangereuse litote, chacun jugera… quoi qu’il en soit, la qualité est généralement au rendez-vous.

Au sein de cette profession (de foi le plus souvent, donc méritoire) nul ne s’est rendu coupable d’une impardonnable hérésie : oublier Dramatik dans le palmarès 2014 !

Dramatik avec un cas, comme il se présente sur « Radiothérapie« , son remarquable deuxième solo. Cas de figure, cas de conscience, cas de besoin… après avoir vraisemblablement été un cas social, sinon clinique, dans quelques dossiers administratifs.

 

La force du vécu

On ne plonge pas ses souvenirs avec délectation dans un précipice frôlé dès l’âge le plus tendre. Dramatik l’a côtoyé de bien trop près pour y voir en premier lieu la très recherchée street credibility. Quand certains pratiquent le grand écart afin de s’en fabriquer une de toutes pièces, lui en appelle à la responsabilisation, individuelle et collective. Dans le but de l’éradiquer, cette misère-là.

Ni lourdeur sentencieuse, ni moralisme aux creuses sonorités. Juste le sentiment bien ancré que de toute éternité, le malheur s’en prend historiquement aux mêmes. Et qu’il est préférable de le combattre que de le glorifier –sans se cacher qu’il reste aujourd’hui un sacré boulot à accomplir.

Le fond s’alliant à la forme, on a droit ainsi à de petits chefs-d’œuvre d’humour cathartique tels que celui-ci, d’une réjouissante facture à l’ancienne :

 

Son engagement ne date pas d’hier. Rappelez-vous ce trio rap dont une femme, tous d’origine haïtienne et opérant dans la seconde moitié des années 90. Hé non ! pas les Fugees (d’ailleurs, les racines de Lauryn Hill sont jamaïcaines)…

MUZION !! J.kyll (Jenny Salgado), son frère Imposs… et Dramatik, auteurs du fracassant « Mentalité Moune Morne » en 1999 (et dans l’ordre inverse d’apparition sur ce clip qui en est extrait) :

 

Le trio s’est dissocié en ne donnant qu’un successeur à ce classique parmi les classiques (« J’rêvolutionne » en 2002… ne pas oublier le circonflexe svp). Mais on connaît peu d’exemples de groupes ayant poursuivi sur leur lancée comme un bateau sur son erre, en récoltant au passage force distinctions. Témoignage supplémentaire de la fantastique longévité des meilleurs outre-Saint-Pierre-et-Miquelon (et alors ? on dit bien outre-Quiévrain). Et aussi, de la diversification de leur champ d’action…

 La plume et le plomb

Biberonnés pour la plupart à cette chère old school US, les rappeurs canadiens se sont vus confrontés à un choix cornélien. Demeurer des adeptes de ce courant-là ; se laisser emporter par une sorte de « dérive nord atlantique » inversée menant droit au Dirty South ; ou décoller avec le vaisseau spatial de la Piu Piu. Panel d’options non exhaustif, bien sûr…

Ce qui est passionnant avec eux, c’est qu’ils aient si judicieusement rebattu les cartes. Et su s’adjoindre les services du comparse idéal pour leur concocter le son approprié.

Cette fois, celui de Dramatik se nomme DJ Horg, autre vieux routier du hip hop québécois. En voilà encore un qui ne s’est jamais raté dans ses nombreuses collaborations (ni 7ième Ciel Records dans ses contrats). Une autre pépite en guise de preuve ? Merci de l’avoir sollicitée, régalez-vous :

 

Auteur des instrus travaillées de « Radiothérapie », il y démontre son éclectisme à toute épreuve en douze prods, pas une de plus.

Indéniablement, c’est sur l’enchaînement initial que Dramatik tutoie l’excellence, déjà chevauchée gaillardement sur « La boîte noire » en 2009. Allons plus loin : même compte tenu de grands albums de l’histoire du rap, on a rarement vu se maintenir un tel niveau sur sept tracks consécutives ! L’extraordinaire puissance des textes de « Aux parleurs » et « L’horreur est humaine » (ce dernier illustrant individuellement la lucide analyse sociétale du précédent), tord littéralement la tripe.

Leur virulence percussive reste de mise dans l’intervalle, quoique sur un registre un peu moins sombre. Comment résister par exemple au bondissant « Jump », invite en bonne et due forme à se remémorer le séminal « Fight the power » de Public Enemy ? Allez, encore une petite gâterie en passant, on ne s’en lasse pas…

 

A peine le temps de se demander si un très édifiant « Ghetto folklore et Génétik » n’est pas la tuerie de l’année, que « Guns, haine, rosaires » prend la relève, sur une rythmique de plomb digne du combo allusivement cité par le titre du morceau.

Et derrière la suffoquante histoire du Ti Jean de « L’horreur est humaine », on en vient presque à craindre l’overdose d’un trop brusque afflux d’oxygène !

Car c’est là que se situe notre seule petite réserve : après s’être élancé sur ces bases monumentales, à grand renfort de cordes majestueuses, l’album semble se diviser en deux parties. Des ambiances plus smooth prennent le pas à partir du très réussi et nonchalant « Do it », où se baladent ces virtuoses du battle que sont Jam (de K6A) et Freddy Gruesum.

Cependant, si la diatribe socio-politique est en retrait dans le final, la dimension autobiographique (« Barbancourt »), l’hommage récurrent aux pionniers (« Rap story »), les canevas soul jazz cuivrés (l’émouvant « Parle-moi »), et la vigoureuse supplique terminale au continent africain (« Brille », avec Awadi le Sénégalais et Ti Bass le Congolais), empêchent la chute de tension. Sans nous ôter de l’idée qu’on vient de subir une fameuse douche écossaise.

Satanée consultation, Dr. Amatik, merci pour tout !

 

Webster, samouraï sous l’arbre à palabre

 

Vous avez remarqué, combien les vétérans québécois se portent bien ?

Dramatik, Sans Pression, Obia le Chef, Osti One, Toast Dawg… et bien d’autres encore. Dont Webster, dit « Le Web ». 
Reconnaissons-le, par contraste nos allusions au rap de l’Hexagone sont parfois teintées d’amertume (c’est joli ça ! teinté d’amertume… pas cliché du tout).

Peut-être qu’on a mal vieilli. Mais on se soigne. Nous aussi avons nos anciens, et pour eux le respect qu’ils méritent souvent.

Ceux que l’on n’arrive pas à imaginer s’arrêtant un jour. Ceux qui ont fait le combat de trop. Ceux qui se sont tournés vers autre chose, et laisseront leur trace indélébile… Et puis ceux dont on ne parle plus tellement, malgré tout figures tutélaires toujours présentes. Si l’on ne devait en citer qu’un, ce serait Ahmed Koma, un grand bonhomme, dont on attend impatiemment le nouvel album.

 

Le rap canadien semble avoir mieux résisté à l’épreuve du temps.
Reprenons à l’année 2003. Celle où les zanciens situent la baisse de régime déjà évoquée précédemment. Et où les pluzanciens se résignaient à un retour au bercail navré vers le… hem… rock (t’as vu, on l’a pas écrit fort, hein ?).

L’empreinte de Limoilou

En ces temps reculés paraissait au Québec « Mindbender », le premier solo de Webster. Formule assez originale en termes de packaging, le projet présentant simultanément une autre galette signée Shoddy, collègue MC au sein du collectif Limoilou Starz monté quelques années auparavant.

Ouvrons une prudente parenthèse : il nous semble qu’il est plus difficile de faire du rap à Québec qu’à Montréal. Si on se trompe vous nous le dites, mais ne tapez pas sur la tête svp !

En partie parce qu’il vit dans la première nommée, ville conservatrice à l’instar de bien d’autres terres d’immigration européenne, Webster a développé une aptitude au storytelling à dimension historique.

C’est après être repassé en 2006 par la case Limoilou Starz, devenue une véritable confédération anglo-franco ayant doublé de volume depuis ses débuts, qu’il a affiné ce don.

Outre sa splendide pochette façon Ghost dog, son deuxième effort en samouraï solitaire est un parfait exemple de cohérence artistique, réalisant une sorte de transition à double titre. De par son utilisation exclusive du français, bien sûr ; mais aussi et surtout, l’affirmation par le verbe d’une philosophie de vie, imprégnée de ses racines. Les sénégalaises, mais aussi celles qui l’attachent à son quartier.

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Le moine zen dont la lecture engendra « Sagesse immobile » en 2007, ou l’ordre de la Hashishin et son inspirateur Hassan-i-Sabah, qui sous-tendent la totalité de l’album « Le vieux d’la montagne » (2010), apparaissent au premier abord très éloignés, tant géographiquement que chronologiquement.
En rester là serait superficiel. Aly Ndiaye ne fait pas dans l’épate. Si son érudition impressionne, ce n’est pas le but recherché.

 

Dans l’exposé de son cheminement personnel, il inclut sans réserve sa bande de potes, passés de l’assemblage hétéroclite des énergies adolescentes à une organisation tirant le meilleur de chacun de ses éléments. Comme peut le faire Limoilou, secteur trop dénigré de la capitale. Et comme le fit, aux 11ème et 12ème siècles, certaine communauté de philosophes, assassins et consommateurs de hashish (pouahh !).

Ce parallèle entre souffle de l’Histoire et évolution individuelle, le hip hop a souvent su le traduire. Insight ou Akhenaton, Medine ou Immortal Technique, La Rumeur ou Dead Prez… la liste serait longue. Les uns comme les autres, ils nous instruisent mieux que les manuels de nos scolarités formatées, le plaisir auditif en prime.

Mmmmh… et donc? que faisiez-vous dans la nuit de 2003 à 2013?
Nous avons déjà plaidé coupable sur ce chef d’accusation, Votre Honneur. De fait, nous attendions sans le savoir « A l’ombre des feuilles ». Et vu qu’on n’a pas l’intention de vous mâcher le travail, vous allez le télécharger vous-même…
De « L’art des calligraphes » au « Dernier mot », en passant par « Main de maître » et « Reste vaillant » (feat. Souldia), c’est une merveille de circonstance atténuante !

 

 

Monk.E, septembre de folie

!! interlude !!

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une légende

+

le fils d’une légende

+

une légende en marche… devinez qui !!

(on vous donne 3 indices)

  

The Lighthouse (détail) – Monk.E @House of PainT, Ottawa

 

!! hip hop will never die !!

Brazivilain:7-1, signé Toast Dawg

Avant de croiser la route de Monk.E, on avait perdu le contact avec le hip hop québécois depuis… pfff… allez, on ose : 2003 !!

Un grand millésime là-bas. Dont nous recommandons l’écoute intensive (et éventuellement l’achat) de cette bombe-ci, cette bombe-là, et cette bombe-H pour faire bonne mesure.

Et encore, juste parce qu’un podium olympique n’a que trois marches. A partir de là, le rouge nous monte au front…

Une chose est frappante, dans ce qui se passait à notre insu, en cet outre-Atlantique Nord en pleine ébullition (faut l’faire !) : la manière dont on retombe toujours dans les pas de ceux qui ont compté au travers de cette décennie. Dans le même temps, un paquet de nos figures de proue hexagonales buvaient la tasse sans même s’en apercevoir ! Bien aidés en cela par une presse spécialisée en totale perdition.

Meanwhile in Canada…

La maturation artistique, dans la diversification. Une sorte de parcours en poupées-gigogne, où chaque projet d’envergure qui se monte contient au moins un pilier d’un précédent.

Atach Tatuq en est l’illustration parfaite. Né des cendres de Traumaturges, le temps de commettre deux albums d’anthologie (« Deluxxx » succédant en 2005 à « La guerre des Tuqs »), puis de splitter en deux entités distinctes dont Payz Play. Ce qui nous amène au monsieur dont nous voulons parler aujourd’hui.

Plus qu’un crime, ne pas évoquer sur ce blog Toast Dawg, metteur en sons des trois groupes pré-cités sous le nom de DJ Naes, serait une grave omission.

Notons que le DJ a sur le MC un indéniable avantage, qui ne vous échappe certainement pas bande de p’tits futés ! Quoi qu’il fasse, les garants empressés de la bonne moralité du rap ne viennent jamais apposer, de leurs gros sabots boueux, la mention certifié conscient sur ses instrus.

D’où, entre autres raisons très subjectives et complètement assumées, une indéniable longévité chez les plus doués de l’espèce. « Survival of the fittest », en quelque sorte… Pour autant, on ne connaît guère de rappeur(s) ayant fait carrière sans beats dignes de ce nom en guise de socle.

Un « vet » très demandé

En 18 ans de bons et loyaux services, Toast Dawg a déjà servi le caviar à la louche à nombre d’entre eux. Et son dernier effort en date nous apparaît à la fois comme l’une des belles créations de 2014, et une preuve de plus de sa disponibilité très recherchée. En deux épisodes très groupés dans le temps, ce qui ne gâte rien.

 

L’occasion de constater dès la « First impression » qu’il se maintient sans forcer (mains aux cocottes, dirons-nous) dans le peloton des prétendants au maillot jaune Piu Piu. Trophée virtuel sacrément disputé, avec l’avènement des Kaytranada, High Klassified (Alaiz) ou encore Vnce (Dead Obies) ; et la santé florissante des plus expérimentés KenLo, Smilé, SevDee (K6A en force) et vLooper (Alaclair Ensemble). Excusez du peu !

Détricoter ainsi les rythmiques tribales de la batucada, ou jazzy de la bossa, pour les intégrer à celles d’un hip hop lui-même sérieusement déstructuré, cela nous rappelle Amon Tobin à son meilleur. C’est-à-dire un Carioca de naissance et Montréalais de cœur, ce qui n’est pas anodin…

Par ailleurs Toast Dawg a gardé l’art et la manière de transformer un essai réussi. Les sept sons de derrière les fagots de « Brazivilain » (six si l’on ne compte pas le teaser final), dignes de la série des « Special herbs » de MF Doom, pourraient constituer à eux seuls l’objet sur lequel le fan de base va se ruer, la bave aux lèvres et les yeux fous. Sauf qu’il n’est pas en magasin, abruti !

Ni son successeur, où le Christ du Corcovado de l’artwork sort de sa nuit brumeuse pour adopter les tons jaune, vert et bleu nationaux. Presque aussi abstract que la Seleçao le 8 juillet suivant… prémonitoire ?

 

Quoi qu’il en soit, « Brazivilain : revisited » est une véritable offrande, payée de retour. Lancé sur des bases foudroyantes par l’instru  » Transamazonienne Express », relayée par une tierce à l’atout comme on en voit peu (successivement Monk.E, Koriass et Eman), le rythme de la partie ne faiblit qu’à peine sur les covers suivantes.

Loud & Lary privés d’Ajust en toute logique, se montrent très convaincants sur « Belem », pièce de choix de l’opus 1 ; Jam avec ou sans Pdox pourrait se permettre de flemmarder en permanence tellement on l’aime ; et l’alliance anglo-franco EgyptoWahli de « Wildin’ on the Island » (originellement « Six weeks vacation ») se glisse avec volupté dans un écrin douillettement préparé pour elle –Meryem Saci aux chœurs, rhâââ lovely…

On craignait de trouver plus anecdotiques les remixes de la deuxième partie. Le fameux écueil des toujours possibles redondances… Il n’en est rien. Les trois morceaux retravaillés ici sont plutôt l’occasion de faire connaissance avec quelques autres beatmakers riches de promesses, GrandBuda et Ben Orsound notamment. Que du beau monde, tout ça…

En résumé, six petits bijoux, dix-huit carats. Une nouvelle forme de la synergie à la québécoise.

Signée Toast Dawg !

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Eman x vLooper : un autre missile du rap québ

De Rap en Graff… c’est écrit sur l’emballage.

So what, quid du graff ? se demande à juste titre notre fidèle et latiniste follower de Limeil-Brévannes, dans le 9.4 (c’est pas vrai, on fait semblant, comme dans le courrier des lecteurs de la presse de gare).

Il est bien là, en filigrane. Avoir pris pour fil conducteur Monk.E est une idée presque aussi riche que le rap québ lui-même. Vu que le gaillard est armé en permanence de ses cans les plus créatives (check this out), on garde forcément le street art en ligne de mire.

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Crocodeals bas-canadiens, par Monk.E & Axe Lalime !?! Ode à Ogden ?

Lequel ne se goûte jamais mieux qu’in situ, est-il utile de le préciser…

Dans le même ordre d’idée, rien de tel qu’un bon freestyle pour montrer ce qu’un rappeur a « dans le moteur ». L’émission Ghetto Erudit s’en est fait depuis 2006 le temple sacré montréalais. On conseille volontiers aux curieux d’y faire un tour à l’occasion.

 

Récemment s’y produisaient Eman et vLooper (prononcez Vee Looper). C’est exact, on vous les a déjà présentés… bien vu, cher et néanmoins fictif Brévannais, du 9.4 ! Mais on ne faisait alors qu’annoncer leur premier LP. Qui entre temps est paru, et actuellement sur sa rampe de lancement.

L’expression n’est pas fortuite, tant « XXL » est bien le missile attendu. Et comme « Initiatique », le dernier opus de Monk.E (dont votre serviteur assume benoîtement la 87ème écoute), il brûle 40 minutes durant. Soit la durée des grands albums de l’histoire du hip hop.

Cqfd… ben tiens, on est là pour ça !

L’album rap québ de l’année? Oui, si…

Tout d’abord, que « Mantra » entame les (d)ébats est un excellent point (en passing shot de revers). Parce qu’il FAUT abuser des bonnes choses, et que celle-là est parfaitement apéritive ! Le clip réalisé par Les Gamins Production y distille d’ailleurs une telle addictivité qu’il n’est pas inutile de se recentrer sur le texte et l’instru.

Et là, aucune place au doute, c’est le morceau idéal pour une première approche de ce duo plus robuste que sa discographie commune. En dehors d’Alaclair, tout du moins.

Petite digression (on ne se refait pas). Ils ont pris le parti d’une distribution plus marketée qu’à l’habitude, qu’il s’agisse d’eux-mêmes ou de leur entourage immédiat. Démarche qu’Eman résumait limpidement au micro de Ghetto Erudit : il y a un peu d’argent à prendre dans le rap québ, pourquoi se gêner ?

Réfléchissons un instant, chers amis, à ceux qui en prennent cent fois plus avec cent fois moins de talent, ici et là, et même ailleurs. Top chrono, fin de la « réflexion »…

Gros avantage pour nous, discothécaires de Paname et néanmoins fans : on les aura ! Heu… dans nos bacs, voulons-nous dire. Monk.E ne peut pas faire tous les mois le trajet, les bras chargés de cadeaux. En attendant, retour à XXL, dûment acheté et impatiemment téléchargé par le précieux truchement de Bandcamp.

Au deuxième titre, le coup de foudre se profile. Même avec une prod électro qui chatouille nos tympans sur le mode où-ai-je-entendu-ça, « Tirer des moves » pose vLooper en vrai maestro du son, alliant puissance et subtilité à doses milligrammées, où les références revendiquées à feu J Dilla ne sont jamais très loin.

Quant à Eman, nul besoin de verses à rallonge pour asseoir son flow protéiforme. Plutôt fluide quand il se cale à l’attaque sur celui d’un invité certifié rub-a-dub (« Tout’ nou » avec Papa T) ; capable d’accélérer brusquement sur un beat pourtant downtempo (« Dookie ») ; revenant à des considérations plus old school et syncopées (« Les pauvres ») ; gardant résolument son style éraillé tout en se fondant dans le joli filet soul de MoDlee (« Back to me »).

Conquis par cet éclectisme, on n’a plus qu’à se refaire le finement irrévérencieux « Publi-sac », découvert en exclu chez Ghetto Erudit. Le type de friandise qui gagne en saveur à chaque écoute, pour tout francophone pointilleux (attention, terrain glissant 😉

Poursuivre « Sans les mains » mais avec Neto Yuth, toaster sur coulis de piu-piu du genre goûtu, et MoDlee concluant en diva trip-hopisante du meilleur cru.

Deux délicieuses incongruités plus tard, on voit d’un troisième œil velouté « Nat King Cole », et l’évanescente Ariane Moffatt monte dans notre estime pour son saut « Dans le vide » en clair-obscur, special guest écartelée entre les douces nappes de vLooper et le timbre rugueux d’Eman.

A vrai dire, tout cela est un peu mad, pardonnez-nous cette facilité. Yes Eman, yes vLooper, we’re « M.A.D. » at you… Et si XXL n’est pas notre disque de l’année, c’est qu’il ne contient que onze pépites, là où celui de Monk.E en alignait douze de facture tout aussi variée.

C’est vraiment là que réside la qualité du rap québ, tous genres confondus. Dans sa versatilité…

XXLcouv

End Of the Weak 2014 : Kampala, nous voilà !

Comme le suggère le précédent article, End Of the Weak n’est pas un sujet qu’on se contente d’effleurer. Approchez le bout de l’ongle de l’engrenage, et le truc vous avale en entier.

Et pourtant… Malgré notre assiduité à youtubiser cette appellation d’origine contrôlée, on vient seulement de découvrir la vidéo qui suit !

 

[n.d.r. : Merci à Benoît « Bbrain » Beaudry (EOW Montréal, Ghetto Erudit) pour son rôle au poste d’aiguillage !]

Intéressant concept, qu’en pensez-vous ?

Une brochette de Mc’s de ce calibre, mis en images sur le vif dans les rues de New York avec le seul support instrumental du beatboxing… voilà qui nourrit la foi en la survivance du real hip hop, un rien malmenée ces derniers temps.

Jalousie, quand tu nous tiens!

Car lorsque les fans de certaines icônes surmédiatisées commencent à nier en France le talent d’un Deen Burbigo, au nom d’une soi-disant absence de street credibility (!!!), ou à contester la légitimité de Soulkast à s’adjoindre les services du légendaire DJ Premier (ce qu’ils devraient plutôt saluer bien bas), on est en droit de s’inquiéter d’un tel manque de discernement. Et là, on est polis…

Repassons en mode bisounours. Nous, on aime non seulement Primo, comme tout le monde, mais aussi Deen et Soulkast, comme personne… non on exagère, son Panthéon perso est classieux au possible, jugez-en plutôt :

 

Et puisqu’on vient de faire une embardée vers le rap français, restons-y encore un peu, si ça ne vous dérange pas.

Il est hors de question de le zapper ici, nous avons simplement choisi un autre angle. Parmi bien d’autres raisons de croire en lui : la vitalité de labels furieusement indépendants (Din Records) ; les projets collectifs qui se montent dans la difficulté, et soudent étroitement leurs auteurs (Etats-Unis d’Afrique) ; la mise à feu régulière de quelques torpilles inattendues (Red.K), avec le support de grands anciens peaufinant les leurs (Lino) ;

 

et même le potentiel de L’Entourage, crew pluridisciplinaire comme on les apprécie, mais pas encore parvenu à maturité.

Oui, il y a une vie en dehors du match des tsars BoobKaa. Le second a réussi « sur le tard » l’incroyable performance de s’engouffrer dans un créneau en principe totalement bouché ! Chapeau l’artiste, mais n’y a-t-il pas quelque part un problème, illustré dans l’exemple de billetterie ci-dessous ?

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(haut lieu montréalais ici identifié par sa vitrine)

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photos Olivier Brault, Hip Hop Café

 

D’un côté Masta Ace, un géant du Queensbridge, toujours sur la brèche depuis 1988 ; de l’autre Kaaris, lui aussi probable admirateur sevranais du précédent, et du mythique Juicy Crew dans son ensemble, mais improbable météorite de la Planète HH depuis 2013. Cherchez l’erreur de prix…

 La griffe EODub

Où en étions-nous ?

Ah oui, End Of the Weak… dont le chapitre France mérite quant à lui tous les éloges. De la profusion de preuves filmées qui en témoignent, nous extrairons celle-ci. Pas innocemment, puisqu’elle nous ramène au Deen Burbigo qui fut champion EOW de Marseille en 2011. Rester au niveau de baroudeurs tels qu’Artik et Kenyon, et ce dans les conditions particulières de la radio, n’est pas à la portée d’un néophyte :

 

En effet EOW a ses règles mais surtout ses « aigles ». Auxquels évitent souvent de se confronter de mieux établis dans le rap game, occultant de fait la dimension ludique d’une expression depuis longtemps consacrée.

La terrible avant-dernière épreuve « MC versus DJ » est à cet égard une chausse-trape où le premier nommé laisse parfois des plumes. Le DJ, maître du pitch en la circonstance, a bien entendu pour mission de ne favoriser aucun concurrent. Mais qu’un petit coup de folie le prenne, et il désarçonne un cador mieux qu’un bronco de rodéo n’expédie son cow boy dans la poussière.

Du plus modeste participant à une sélection régionale, à RES le champion du monde en titre, tous suscitent le respect. Et font des émules dans une frange activiste, souvent jeune, du public peu enclin à emprunter les chemins balisés.

En remportant toutes les finales canadiennes depuis 2012, Monk.E est à son tour entré dans le club des « gardiens de la flamme ». Au-delà de l’affection qu’il nous inspire, et de notre espoir de le voir couronné à Kampala, capitale de l’Ouganda, il est la synthèse de l’esprit EOW.

S’ils disent EO, vous dites ? Dub (pour Double U) ! Okay, one more time…

dans le rôle de Warlock pour la gestuelle : Sarah C 😉

 

EOW, on y revient toujours… surtout Monk.E !

 

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(photo MC June)

C’est fait, it’s done, ha hecho ese !!!

Pour la troisième fois consécutive, Monk.E est champion EOW du Canada, qu’il représentera en Ouganda dans deux mois.

Y a-t-il quelque chose qu’on n’ait pas encore dit à son propos ?

Des douze apôtres parmi lesquels on ne trouvera jamais de traître, il est probablement l’un des plus dignes du titre mondial.

On dit « probablement », parce qu’on ne connaît pas encore tous les participants à la finale. Cela ne saurait tarder.

C’est tout à la gloire d’End of The Weak de mettre dans la lumière ces compétiteurs-là. Venus de tous les horizons de la planète (et non des quatre coins qui font si mal aux ossements de Galileo Galilei), et sortis de « poules éliminatoires » plus périlleuses que celle de nos Bleus au Brésil… Avec à chaque étape, un état d’esprit comparable au décathlon et à l’heptathlon de l’athlétisme.

La domination de Monk.E au Canada n’est pas une hégémonie, mais une véritable cérémonie.

Inépuisable, ce chum-là va nous épuiser !