Dragon Rash : Demi-Portion puissance Sète

Entamer la chronique d’un CD sur un éloge à son auditoire n’est pas forcément judicieux. Mais concernant celui qui a atomisé la concurrence, à quelques « rescapés » près, dès sa parution le 19 janvier dernier, on n’hésitera pas à le faire d’emblée.

Parce que la fidélité des fans de Demi-Portion n’a rien à voir avec l’idolâtrie bêtasse excluant tout sens critique. Il s’agirait plutôt d’amis, qui l’ont pour certains suivi depuis les années de galère. Des amis que Rachid Daif (à l’état-civil) ne peut bien sûr pas tous connaître, et à qui il rend cependant hommage à sa manière chaleureuse, dans le livret de l’enthousiasmant Dragon Rash qui caracole dans le peloton de tête des ventes de disques en France.

Des chiffres ? Pas question. Ce serait dénaturer la qualité intrinsèque de tout l’opus.

Ou plutôt si. UN chiffre : dix-neuf, comme le jour de sa sortie. Pour autant de morceaux certes pas parfaits (qui peut y prétendre ?) mais dont aucun n’est à zapper.

Car ce troisième solo, succédant aux prometteurs Artisan du bic et Les histoires, est d’une cohérence absolue. Bien dans la logique d’une trajectoire menant un gamin doué, timide et sacrément débrouillard, vers la reconnaissance que laissait prévoir sa ténacité sans faille. Et sans amertume, au regard de tant de faux rappeurs à « mettre à l’amende encore mieux qu’ces foutus PV »

D’entrée de jeu et à l’intention des non-initiés, deux minutes pour comprendre que la planète de Demi P n’est pas vraiment celle d’où certains confrères établis ne communiquent plus que par onomatopées. « Tous ceux qui parlent mal je laisse, inutile de gaspiller un seize » : le ton est donné, l’acuité textuelle une nouvelle fois au rendez-vous. La prod de Douil, jusqu’alors inconnu de nos services (publics) est impériale, mélancolique tout en évitant le piège classique du mélodrame, mélodieuse sans être melliflue (désolé, ça sonnait trop bien !).

Agrémenté de quelques phases percutantes en arabe, le titre éponyme a des résonances totalement d’actualité, sur une petite instru addictive signée Beep Beep (soit l’avatar beatmaker de Demi-Portion lui-même). L’évidente référence au monde de Dragon Ball Z, captée sans peine par les jeunes trentenaires qui n’ignorent rien de la quête des sept boules de cristal, installe une ambiance faussement naïve où le verbe malicieux du emcee sétois  n’en prend que plus de poids.

« Oui la France pète un plomb et s’invite en battle/Soit tu les suis soit tu les r’gardes en tant qu’spectateur/Et ils jouent qu’avec la peur donc j’fais quoi ma gueule ? »

 

Suit la savoureuse allégorie de Demi-Parrain, « à l’heure où l’argent facile arrive plus vite qu’une pizza ». On a eu l’occasion d’en goûter le clip jusqu’à plus soif, avec Saïd Taghmaoui l’un des inoubliables interprètes de La Haine en guest. Mais aussi et surtout, dans l’ordre d’apparition sur le son, El Gaouli pour lequel on confesse un engouement qui se vérifie largement par la suite… il faut dire que la partie de trombone de la célèbre partition de Nino Rota est un argument imparable ! De même que des rimes du genre « Joue pas la mafia non plus, dans c’cas-là vaut mieux s’taire/Un p’tit sample c’est suffisant pour un p’tit air de gangster », teintées de cet humour corrosif qui passe tellement bien la rampe quand il est porté par la faconde méridionale.

Si ce qui précède a déjà des allures de claque magistrale, le texte de Est-ce que est pour sa part un véritable direct au plexus. Entamé sur un extrait parlé de Will Hunting (Robin Williams en v.f.), il apparaît comme une punchline d’un bout à l’autre, entre problèmes du quotidien et questionnement existentiel. Sur des images de Montréal qui décidément ne nous lâche plus, on est happé par une simple mélopée lancinante, en adéquation avec un condensé d’interrogations personnelles en rafales serrées. Disparate au premier abord, il peut déranger les esprits trop cartésiens. Petit conseil et unique remède pour ceux-là : réécoutez, vous avez affaire à un bonhomme à qui nul n’a à apprendre la vie. Ni la philo, études poussées ou pas. « Est-ce que j’devais vous l’dire ? Autant d’questions sans réponse »…

 

Résolument mélomane, il insiste dans la veine orientale sur Loin de toi, auquel le chant de Blata donne un relief supplémentaire. El Gaouli assurant de nouveau la trame sonore, Demi-Portion se permet alors de poser un premier couplet en assonances tranchantes, que l’on peut considérer comme le plus ésotérique de l’album. Une sorte de paradoxe avec les accents chaâbi langoureux du refrain, avant que ne revienne au galop ce naturel allant jusqu’à l’autodérision, qualité plutôt rare dans le milieu. « Demain c’est loin vu qu’on m’a dit tu verras ça ira mieux/Ne t’en fais pas si j’reste c’est pour éviter les adieux »

Je n’ai pas voulu, et ses samples triés sur le volet, possède la tonicité hargneuse du beat up tempo, sans laquelle il n’est pas d’ouvrage hip hop bien ficelé. Canevas impeccable dans l’agencement des titres, débouchant au tiers de l’album sur LA collab tant attendue. Adoubement tranquille aux bons soins du maître Oxmo Puccino, dans un climat de respect mutuel tangible, Une chaise pour deux dégage une puissance poétique peu commune.

Venant derrière ce joyau, la déjà anciennement connue Poignée de punchlines, bénéficiaire du double sceau sonique de Give Me 5 et El Gaouli, ou encore Les nôtres, indispensable du fait de la présence de Sprinter le complice de toujours des Grandes Gueules, pourraient pâtir de la comparaison. Technique et complémentarité irréprochables contournent l’écueil avec panache.

 

Probablement mieux que On rap fort, où l’apport des énormes kickeurs Jeff Le Nerf et Neka semble survitaminé, se situant entre les plus intimistes et autobiographiques Dernier chevalier et Parti de rien qui nous ont tant touchés. Simple faute de placement, sans trop de dommage pour l’équilibre d’ensemble, toujours difficile à conserver sur soixante-cinq minutes d’un goûteux melting-pot.

Par contre, nous ne partageons pas les réserves invariablement émises autour des remixes de titres-phares conviant au festin tout ou partie de la famille artistique. A moins de vouloir en faire un truc plus touffu que les petits Larousse, Robert et Littré réunis, on voit mal comment Mon dico aurait pu offrir à chacun de ses contributeurs plus que les 4 mesures de rigueur en pareil comité élargi.

Au diable les ergotages ! L’enchaînement suivant tout en émotion emporte l’adhésion, non sans pincements au cœur. Ils témoignent pour le moins d’une écriture consistante, celle qu’on connaît depuis longtemps à « l’artisan du bic ».

Dominé par le bouleversant Laisse pas tomber, et plus encore l’immense Peur produit par DJ Rolex et rythmé par les palmas et taconeados nerveux du flamenco, le final est de ceux qui annoncent fièrement que le meilleur reste à venir.

Qui s’en plaindra?

Rap français : le réveil

Et puisque ce titre est un nouvel emprunt à Koma, une petite prière pour commencer :

Vite vite, maestro, un deuxième !!

 

Justement, un quatuor d’anciens vient poser son empreinte sur ce début d’année du rap français. Si parallèlement quelques zélateurs incontinents de la plus bête et méchante pétoire du monde pouvaient nous lâcher les baskets, ça nous arrangerait, merci ! Au moins pendant l’année 2015, qui s’annonce riche en sorties de qualité…

 

as-de-carreau-2768104zgetq_2041

Flashback sur la première année de ce siècle.

DJ Mehdi avait encore dix ans à vivre, et la Mafia K’1 Fry quelques friandises plus-hardcore-t’imploses à nous servir au dessert. Aussi ‘’Contenu sous pression’’, premier et unique effort  jusqu’à ce jour d’un rappeur sans tête (médiatiquement parlant), et sans flow bien reconnaissable, tranchait-il sérieusement sur les autres productions de la rugueuse constellation Vitry-Choisy-Orly.

Néanmoins Karlito, puisque c’est de lui qu’il s’agit, s’y révélait particulièrement subtil et introspectif. Au point d’en paraître abscons aux fans de ce collectif sérieusement enraciné dans la réalité brute de l’asphalte hurlante. Et par le fait, plus adepte des textes directs que de l’enchaînement crochet-uppercut.

Discret mais certainement pas effacé, le revoici dans une salve lyriciste des plus incisives. Moins allégorique que par le passé, plus imprégnée de cette atmosphère de jungle urbaine que la qualité technique des clips réalisés aujourd’hui rend à merveille.

Pour les Rolling Stones, « Undercover » fut l’album du début de la fin, aux dires de la plupart de leurs admirateurs.

Pour Karlito, c’est le premier titre d’un prometteur « Impact », qui pourrait bien marquer un nouveau départ. A vrai dire, on ne l’attendait plus. Quelques indices savamment distillés vers la fin de l’été dernier nous avaient pourtant mis à l’oreille une puce plutôt excitée…

 

as-de-pique-2768031oxtgj_2041

Si incroyable que cela puisse paraître, le tout jeune quadragénaire Lino n’en est lui aussi qu’à son deuxième solo. Alors certes, lui n’a jamais vraiment disparu de nos écrans radar, même en volant occasionnellement à basse altitude (ça lui arrive). Mais que le magistral « Paradis assassiné » n’ait un successeur qu’une décennie plus tard est assez significatif de la difficulté à se maintenir en pointe dans le rap game.

Surtout quand le bonhomme doit accepter que sorte sans son aval une compilation faite de bric et de broc (« Radio bitume » en 2012, qu’on dira moyen avec une prise de risque modérée)…

Après Mozart, Brahms ou Fauré, il aura donc pondu à son tour un Requiem de haute volée. Sincèrement, nul besoin qu’il soit d’anthologie, on parle tout de même là d’un mythique représentant des belles années du Secteur Ä !

S’il vous plaît Monsieur Bors, refaites-nous aussi du Ärsenik au niveau d’une certaine soirée à La Bellevilloise en décembre 2013… et big up au frérot Calbo !

 

as-de-coeur-2767909rkdgu_2041

Considérer Demi-Portion le mal nommé (au regard de sa science pugilistique des mots) comme un vétéran, avec neuf ans de moins et un solo de plus que son glorieux aîné ci-dessus, peut sembler abusif. On assume…

Sur un plan professionnel, le demi-parrain de la connexion languedocienne est l’instigateur d’une flopée de compilations, mixtapes et freestyles d’excellent niveau. De par son vécu familial, on peut voir en lui l’archétype du gamin mal parti qui se fait un nom à la force de ses rimes.

 

Guidée par une prise de responsabilités excluant la dérive individuelle, sa maturité précoce l’a tranquillement mené à la reconnaissance par le grand public, avec son deuxième album « Les histoires ». Et la fidélité indéfectible de son auditoire de longue date en dit long sur l’authenticité du lien noué.

« Dragon rash » a créé une attente incroyable, et c’est totalement réjouissant. Parce que Rachid Daif est un type bien, et la dream team de mc’s invités ne s’y est pas trompée. Ni End Of the Weak Suisse et ses organisateurs (-trices, bien joué Güliz ;-), qui l’ont convié à parrainer l’épreuve.

Attention ! prévenons immédiatement l’argument classique d’une supposée promo par featurings interposés : Koma et Mokless la demi-Scred, Disiz, Aketo, R.E.D.K entre autres, sont de la partie pour un posse cut tel qu’on les aimera toujours, et la présence sur un titre du très stylé grand frère Oxmo allait presque de soi.

La grande majorité des morceaux porte la griffe du rappeur maroco-sétois, que le grand Georges aurait probablement adoubé s’il n’avait eu le très mauvais goût de disparaître deux ans avant sa naissance. Et  on a plaisir à y retrouver Sprinter, le complice des Grandes Gueules, ou encore Swift Guad au niveau qu’on leur connaît, c’est-à-dire à découvrir de toute urgence.

 

 

as-de-trefle-2768132xsezy_2041

Celui qui transforme ce brelan en carré est un peu l’opposé de Karlito en termes de stratégie ponctuelle, mais assurément pas dans l’esprit. Là où l’Orlysien déboule de nulle part pour nous balancer dans les gencives un album qu’on n’espérait plus, Nasme aurait plutôt tendance à nous faire le coup de l’Arlésienne.

Entendons-nous : Nasme l’Animal, le Biffmaker, dont la récente tournée a fait quelques salles combles aux six coins de l’Hexagone (hé oui ! nous avons quelques rudimentaires notions de géométrie) n’est pas vraiment du genre à poser des lapins. C’est juste qu’à son degré de talent et de notoriété, il est à nos yeux un cas unique dans le PRF (Paysage Rapologique Français) : collaborateur très prisé, artisan essentiel de connexions franco-belgo-helvéto-montréalaises de gros calibre, producteur de collègues méconnus sur le simple feeling (j’aime, j’te donne mon soutien technique), il n’a toujours pas sorti son premier album !

Excès d’altruisme? Pas impossible. L’homme est attachant, toujours disponible, détaché des contingences fatales à certains accros des sunlights. Le voir en concert, le plus souvent avec le poto Flynt dont il est quasiment indissociable, vous convainct réellement de la survivance de cette rebel music dont on a un peu perdu la trace.

En annonçant pour mars « Le Goût du pire », on est bien conscients de prendre un pari audacieux. Mais s’il devait encore être repoussé aux calandres de break, comme dit mon neveu marseillais préféré, on réécouterait avec le même plaisir ce flow inimitable, sur des textes entre ironie nonchalante et froide lucidité.

 

Par la faute de notre as de trèfle, il nous fallait un joker.

Il est tout trouvé. Il s’appelle Ali, c’est le monsieur sans qui Booba et 45 Scientific ne seraient rien. Il fut un pilier de Lunatic, le titre de son troisième solo, à paraître fin février, est celui d’un Pilier de la Sagesse.

QUE LA PAIX SOIT SUR VOUS !