Brazivilain:7-1, signé Toast Dawg

Avant de croiser la route de Monk.E, on avait perdu le contact avec le hip hop québécois depuis… pfff… allez, on ose : 2003 !!

Un grand millésime là-bas. Dont nous recommandons l’écoute intensive (et éventuellement l’achat) de cette bombe-ci, cette bombe-là, et cette bombe-H pour faire bonne mesure.

Et encore, juste parce qu’un podium olympique n’a que trois marches. A partir de là, le rouge nous monte au front…

Une chose est frappante, dans ce qui se passait à notre insu, en cet outre-Atlantique Nord en pleine ébullition (faut l’faire !) : la manière dont on retombe toujours dans les pas de ceux qui ont compté au travers de cette décennie. Dans le même temps, un paquet de nos figures de proue hexagonales buvaient la tasse sans même s’en apercevoir ! Bien aidés en cela par une presse spécialisée en totale perdition.

Meanwhile in Canada…

La maturation artistique, dans la diversification. Une sorte de parcours en poupées-gigogne, où chaque projet d’envergure qui se monte contient au moins un pilier d’un précédent.

Atach Tatuq en est l’illustration parfaite. Né des cendres de Traumaturges, le temps de commettre deux albums d’anthologie (« Deluxxx » succédant en 2005 à « La guerre des Tuqs »), puis de splitter en deux entités distinctes dont Payz Play. Ce qui nous amène au monsieur dont nous voulons parler aujourd’hui.

Plus qu’un crime, ne pas évoquer sur ce blog Toast Dawg, metteur en sons des trois groupes pré-cités sous le nom de DJ Naes, serait une grave omission.

Notons que le DJ a sur le MC un indéniable avantage, qui ne vous échappe certainement pas bande de p’tits futés ! Quoi qu’il fasse, les garants empressés de la bonne moralité du rap ne viennent jamais apposer, de leurs gros sabots boueux, la mention certifié conscient sur ses instrus.

D’où, entre autres raisons très subjectives et complètement assumées, une indéniable longévité chez les plus doués de l’espèce. « Survival of the fittest », en quelque sorte… Pour autant, on ne connaît guère de rappeur(s) ayant fait carrière sans beats dignes de ce nom en guise de socle.

Un « vet » très demandé

En 18 ans de bons et loyaux services, Toast Dawg a déjà servi le caviar à la louche à nombre d’entre eux. Et son dernier effort en date nous apparaît à la fois comme l’une des belles créations de 2014, et une preuve de plus de sa disponibilité très recherchée. En deux épisodes très groupés dans le temps, ce qui ne gâte rien.

 

L’occasion de constater dès la « First impression » qu’il se maintient sans forcer (mains aux cocottes, dirons-nous) dans le peloton des prétendants au maillot jaune Piu Piu. Trophée virtuel sacrément disputé, avec l’avènement des Kaytranada, High Klassified (Alaiz) ou encore Vnce (Dead Obies) ; et la santé florissante des plus expérimentés KenLo, Smilé, SevDee (K6A en force) et vLooper (Alaclair Ensemble). Excusez du peu !

Détricoter ainsi les rythmiques tribales de la batucada, ou jazzy de la bossa, pour les intégrer à celles d’un hip hop lui-même sérieusement déstructuré, cela nous rappelle Amon Tobin à son meilleur. C’est-à-dire un Carioca de naissance et Montréalais de cœur, ce qui n’est pas anodin…

Par ailleurs Toast Dawg a gardé l’art et la manière de transformer un essai réussi. Les sept sons de derrière les fagots de « Brazivilain » (six si l’on ne compte pas le teaser final), dignes de la série des « Special herbs » de MF Doom, pourraient constituer à eux seuls l’objet sur lequel le fan de base va se ruer, la bave aux lèvres et les yeux fous. Sauf qu’il n’est pas en magasin, abruti !

Ni son successeur, où le Christ du Corcovado de l’artwork sort de sa nuit brumeuse pour adopter les tons jaune, vert et bleu nationaux. Presque aussi abstract que la Seleçao le 8 juillet suivant… prémonitoire ?

 

Quoi qu’il en soit, « Brazivilain : revisited » est une véritable offrande, payée de retour. Lancé sur des bases foudroyantes par l’instru  » Transamazonienne Express », relayée par une tierce à l’atout comme on en voit peu (successivement Monk.E, Koriass et Eman), le rythme de la partie ne faiblit qu’à peine sur les covers suivantes.

Loud & Lary privés d’Ajust en toute logique, se montrent très convaincants sur « Belem », pièce de choix de l’opus 1 ; Jam avec ou sans Pdox pourrait se permettre de flemmarder en permanence tellement on l’aime ; et l’alliance anglo-franco EgyptoWahli de « Wildin’ on the Island » (originellement « Six weeks vacation ») se glisse avec volupté dans un écrin douillettement préparé pour elle –Meryem Saci aux chœurs, rhâââ lovely…

On craignait de trouver plus anecdotiques les remixes de la deuxième partie. Le fameux écueil des toujours possibles redondances… Il n’en est rien. Les trois morceaux retravaillés ici sont plutôt l’occasion de faire connaissance avec quelques autres beatmakers riches de promesses, GrandBuda et Ben Orsound notamment. Que du beau monde, tout ça…

En résumé, six petits bijoux, dix-huit carats. Une nouvelle forme de la synergie à la québécoise.

Signée Toast Dawg !

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D-track, slam rock et jazz hop

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Des mots qui sonnent… certainement le seul album qui vaille dans la discographie d’une Québécoise mondialement célèbre. Dilemme du blogueur fier de son titre carillonnant, et prêt à oublier sa soi-disant intégrité : vais-je tagger Céline Dion ?

Non, allez on se reprend…

Poursuivons la balade, en suivant le cours vagabond* de la rivière des Outaouais. Car David Dufour alias D-track n’est pas originaire de Montréal, ni de Québec, mais de Gatineau, non loin d’Ottawa.

Ce n’est pas son pire défaut. Parmi ceux qu’on lui connaît figure par contre une propension à nous empêcher de dormir tranquilles. Le tapage nocturne n’est pas sa manière de faire en l’occurrence. Ce serait plutôt une « dérangeante douceur », dans l’art d’interpeller son monde sur quelques brûlots ardents de notre société.

Difficile néanmoins de dormir aussi mal que les occupants de l’abri-tempo(raire) illustrant ci-dessus la pochette de son dernier CD physique… (le plus récent, en download, est à écouter ici)

* pas question de rater l’allusion à Sans Pression et « Vagabond, ma religion ». Un p….. de disque, par un p….. de rappeur, revenez-y régulièrement !

Jongleur équilibriste

Cruciale évidence : D-track, slammeur de première catégorie, dispose pour assouvir ce lumineux dessein d’une belle aisance dans le maniement du langage. Aptitude qu’il partage avec bien des collègues, presque par définition. Ce qui l’en différencie, c’est peut-être une constante volonté de progression personnelle, de diversification du champ d’activité.

Au lieu de se caler confortablement sur des acquis sacrément consistants, de tels artistes sont des risque-tout. Qui parviennent à mener un combat individuel sans tomber dans la grandiloquence ou le prêche. Et quand la réflexion pointue s’allie à la robuste complexion musicale que nous chérissons tant dans le hip hop, on côtoie la grâce.

Descente en flammes désopilante d’un premier ministre envahissant plus que le simple paysage politique canadien ;

 

jeu d’imbrication de mots et locutions arabes, où l’on chercherait en vain autre chose que la spontanéité rigolarde du jongleur et funambule de la parole ;

 

« flattebouche » aussi délicieux qu’inattendu, car concernant un mythique représentant du rap hardcore dans sa veine la plus sentimentale (comparez) ;

 

splendide profession de foi, entamée sur la véritable déclaration d’amour d’un laissé-pour-compte à la métropole qui l’abrite si négligemment ;

 

la palette de D-track est probablement l’une des plus stylées de la scène québécoise, quasiment à l’égal de celle de Monk.E pour la verve oratoire.

Socio rap

Ce que son timbre nasal lui fait perdre en puissance, il le récupère en agilité verbale. Quant au vécu musical, bonjour l’éclectisme ! A titre d’exemple, on citera les Gringos, combo jazz rap où il oeuvrait encore voici deux ou trois ans. D’où les vrais instruments d’Abris-tempo. Et à l’intention des adeptes de sonorités plus old school, remontons le temps 8 ans en arrière :

 

Le dude a bien taffé, aucun doute là-dessus !

En juin dernier à l’Espace Belleville tout proche, D-track nous délivrait en deux minutes et demie une perle de sociologie slammée. Et qu’elle soit de nature à remplacer avantageusement le résultat de deux ans et demi de recherches d’un anthropologue n’amoindrit pas le travail de ce dernier.

 

Plus dommageable est la relative indifférence du grand public à l’égard d’une manifestation mettant en lice le gratin mondial de l’escrime poétique. Problème d’entonnoir médiatique, vraisemblablement. Mais il n’est pas interdit aux oies de refuser le gavage… à défaut d’ailes, lâchons la bride à nos cerveaux.

 

Osti One, haute résolution

Avant d’aborder le propos du jour, deux phrases d’egotrip.
Il semblerait que ce blog soit bien suivi… au Canada. Nous en sommes très fiers, mais notre objectif premier reste d’intéresser ici à ce qui se passe là-bas.
Et là, apparemment c’est pas gagné !
Alors bien sûr, on pourrait tagger ces modestes articles avec des mots comme Fouine ou B2o. Après tout, zoologie et chimie sont aussi des sujets porteurs.
Ce serait tricher, et tricher c’est très vilain. Presque autant qu’aller faire le pingouin dans les « garderies » mondaines d’un showbiz schizophrène et côtedazuresque (Seigneur, pourquoi tant de Z !?).

N’hésitez pas à (ré)écouter le dernier son illustrant notre sincère hommage à Sans Pression, Souverain Pontife de choc. Il souligne, à sa percutante manière, l’autisme volontaire où persistent à se cantonner certaines figures de proue de notre rap hexagonal.

Il ne faudrait pas que cette attitude rigoureusement indéfendable déteigne sur leur public. A fortiori quand elle confine au mépris. Que les petits bonshommes ne l’oublient pas : 2Bal, Akh ou La Cliqua ont collaboré avec les rappeurs québécois parce qu’ils les trouvaient talentueux. Et inversement, sans paternalisme à la noix.

Bon, terminé pour l’autosatisfaction et le donneurdeleçonisme (ben quoi ?), redevenons po-si-tifs.

Quand même, vous ne trouvez pas qu’on a fait beaucoup d’infidélités à K6A, ces derniers temps ? Faudrait peut-être pas oublier qu’on leur doit notre engouement retrouvé envers Montréal ! Pour ceux qui ont raté le début, rien ne vous empêche de descendre par l’ascenseur, à droite en sortant…

Atout slang

Du noyau originel de K6A, il a beaucoup été question de Monk.E, en une logique imparable résumée par le bandeau introductif resté inchangé, tout là-haut. Il est un autre membre, un chouïa moins prolifique, qu’on se gardera d’oublier dans le cours de notre sinueuse flânerie. Et cette vadrouille-là, pourquoi ne pas la commencer en caméra subjective :

 

Savoureux, non ? Presqu’odorant, de fait. Ce clip réalisé pour le tout récent EP « Snapkit » (et non Snakepit, chers herpétologues) a le triple avantage de présenter Osti One, cordes vocales passées à la toile émeri du slang québ ; plus Entek « le PM humain », qui ralentit légèrement son débit pour l’occasion ; et griotte sur le clafoutis, deux ex-Atach Tatuq aujourd’hui Ducs du Hasard (ok ok, quadruple avantage, pas la peine de la ramener les matheux !)

On pourrait partir sur cette dernière piste, et avoir pas mal de grain à moudre. Ce sera plus tard, pour le moment on a dit Osti One. Lorsque ça le prend, il est également capable de commettre des délits dans ce genre :

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Certes, il y est entraîné souvent par le larron nommé Monk.E, mais l’excuse est faible. Au début de ce siècle déjà, ils formaient avec Saer et Serak un quatuor de chenapans qui barbouillaient partout dans la crèche et même au dehors. Quand on pense qu’ils se sont adjoint ensuite les services de 18 autres raccoons, ça fait franchement frémir !

Tenez, un autre témoignage de leur complicité indissoluble se trouve . Association de bienfaiteurs : ça peut aller chercher dans les… voyons… 2’53 », sur ce splendide « Initiatique » dont l’empreinte n’est pas près de s’effacer.

Nous espérons fortement que le bienheureux horticulteur et viticulteur Smilé Smahh nous réserve encore quelques millésimes soniques de cet acabit. Faute de quoi SevDee, KenLo, Vnce, Vlooper, ou pire encore un membre d’Alaiz  tapi dans l’ombre, viendra lui arracher sauvagement sa couronne 2014… veuillez nous pardonner, pendant un instant on s’est cru dans un épisode de notre hilarant jeu national Kivanikéki.

Quant à « Full HD », le solo d’Osti One dont on peut vanter une identique originalité en 2013, laissons-le en parler lui-même à Elementality peu après sa sortie. Et y expliquer en particulier le concept technologique du titre, appliqué à sa philosophie de vie. Un somptueux festin idiomatique, à frapper d’apoplexie la « bien-parlance » médiatique locale…

Oui vraiment, encore un sacré beau fleuron de la garderie !?!

 

Sans Pression : rap joual sans concession

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ça vous rappelle quelque chose ?

En mars dernier, « De rap en graff » présentait une petite sélection d’albums parus pour la plupart en 2013 à Montréal.

Le dernier de la liste, et certainement pas le moins bon, était « Vagabond ma religion » de Sans Pression. Un artiste au background sérieusement étoffé, à l’univers différent de celui du Monk.E nouveau, mais assurément un pilier du « rap queb » lui aussi. Et quel que soit leur registre, ces piliers-là travaillent plus souvent des épaules ensemble qu’ils ne se tirent dans les pattes individuellement…

D’entrée de jeu, associons-les visuellement. D’autant que le contexte de cette vidéo de deux ans et demi d’âge est bien en rapport avec le sujet qui nous occupe.

 

On ne qualifiera pas le souffle qui traverse cette séquence de rafraîchissant (perdu, vous avez un gage !). Au contraire, il est de nature à nous embraser, de la racine des cheveux à la pointe des orteils –et non l’inverse, le cheveu étant tout de même hautement inflammable !

« Mets tes oreilles ! »… Sans Pression aurait pu assortir ce judicieux conseil initial d’une invite à réviser notre anglais, histoire de mieux apprécier cette prestation.

Le Parrain du rap queb

 

La tiédeur ne fait pas non plus partie de son arsenal. Son phrasé tranchant comme une lame de Toledo, bien servi par le grain râpeux de sa voix (au petit jeu des comparaisons, involontairement géocentré, on citera Lino d’Ärsenik dont il partage les origines congolaises), lui donne une redoutable force de persuasion. Celle qu’on a pu découvrir dès 1999 avec « 514-50 dans mon réseau« , que tout fan se doit d’avoir dans sa discothèque, hardcore ou pas.

Déjà il y défend la spécificité du rap joual, ainsi sur le manifeste réellement impressionnant qu’est « Franglais street slang » avec Comatoze et l’Xtremist. Quinze ans plus tard, sa ligne de conduite reste celle d’un rappeur intègre, éloquemment appelé Godfather par beaucoup, et que quelques bizarreries de parcours n’ont en aucune manière dévoyé.

A l’heure où renaît au Québec un débat un peu rance, auquel Sans Pression et quelques autres avaient en d’autres temps su régler son compte, posons ici un article récent de Riff Tabaracci (finalement c’est cool d’alimenter un blog, suffit de repérer qui bosse vraiment).

Le vecteur bien malgré lui de cette controverse est le groupe Dead Obies. Que leur parti-pris du franglais suscite autant d’acrimonie, voilà qui nous scierait carrément à la base si l’on n’en avait pas impérativement besoin pour bouger le reste. Non seulement l’exubérance estampillée « $ud $ale » se passe sans problème de tout capter des lyrics, mais de plus, dans le choix de leur moyen d’expression les Dead Obies s’inscrivent dans une logique de diversité plus qu’honorable !

Tout ça pour dire que joual et franglais font la richesse du hip hop québécois. Nous devrions nous souvenir sans mal de l’apport salutaire au nôtre de quelques cultures pas vraiment soucieuses de langage châtié, non? S.P. a l’art du pavé dans la mare, là où nombre de ses confrères maîtrisent mieux celui de nager (de ramer, parfois) avec le courant. Aussi sur son dernier opus, le rap français en prend-il de nouveau pour son grade.

Soyons objectifs : il y a régulièrement au sein de celui-ci de quoi s’exalter. Calibrage marshmallow ou imagerie clinquante n’en sont pas la fatale alternative. Pour autant, sa facilité à dénigrer -qui peut aujourd’hui aller jusqu’à la fatuité- mérite bien encore cette petite leçon d’Hospitalité.

 

Si ce morceau heurte les puristes offusqués, « Vagabond, ma religion » en contient 16 autres. Comme autant de répliques…

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Répliques aux offusqués (2003)

Montréal place-forte sur le Web

Les rappeurs québécois ont su s’emparer à temps du précieux véhicule qu’est notre World Wide Web. Plus promptement que d’autres, en butte parfois au même blocage culturel de la part de leurs compatriotes.

Allez, petit exercice de mémoire. Facultatif pour vous, les kids !…

L’essor et l’oubli

Flashback au coeur effervescent des glorieuses nineties. Vous savez, cette période où un label novateur de la capitale belge, Sub Rosa, éditait le rap inuit de Nuuk Posse, groupe de la capitale groenlandaise !

Dans la famille Double H, le Canada francophone aligne un carré d’as discographique qui trouve immédiatement son auditoire. Soit : Dubmatique, Rainmen (ft. La Cliqua sur ce titre), puis Muzion et… Sans Pression (comme on se retrouve!), pour autant d’albums devenus des classiques.

Et puis…?

Rien, ou presque. Du moins, en termes d’exposition médiatique -parce que la qualité demeure, quant à elle. Peut-être s’agit-il là du chaînon manquant évoqué dans l’intro de ce blog. De temps à autre cependant, façon de ne pas s’enliser précocement dans le mainstream, la mise en lumière de quelques artistes probablement mieux structurés pour un retentissement international (Loco LocassManu Militari, par exemple).

Renaissance : le rap queb aime le ouèbe

Alors… juste un soufflé qui retombe? Que nenni ! Aucune raison que cesse d’opérer le fameux esprit Do It Yourself qui a révolutionné la musique. L’immense « Survival of the fittest » de Mobb Deep ne saurait s’appliquer à toutes choses en ce bas monde, n’est-ce pas?

En l’occurrence équipé du minimum technologique vital, le cousin doué de la branche outre-Atlantique va retracer sa route, en utilisant au mieux les possibilités du Net. Parallèlement quelques artistes itinérants dans l’âme font renaître l’intérêt pour leurs productions, un rien éclipsées par celles du voisin omniphage du sud.

Ainsi Monk.E, notre guide à distance (quelquefois à son insu) au travers de cette présentation. L’archétype du passeur activiste, qui signe début 2006 un premier disque aussi « boom bap » que réfléchi, synthèse rarissime de styles et de talents. Classé dans son Top10 par le webzine DISQC (adresse à connaître impérativement), l’album en enfantera quatre autres, tandis que son auteur enchaîne sur ce qu’il appelle légitimement ses pèlerinages.

A terrasser d’épuisement bien des hyperactifs ! Mais pas lui…

Montréal, arène des battles

Le tour d’horizon du précédent billet, qui s’appuie fortement sur les choix de Monk.E, ne se prétend d’ailleurs ni état des lieux, ni panorama exhaustif de 2013. Son petit complément d’âme pourrait bien être une forme de fusion pas trop courante en nos contrées. Non seulement entre courants musicaux, mais aussi entre générations.

On retrouve le phénomène sous cet aspect primordial de la culture hip hop, particulièrement apprécié au Québec : les battles, joutes oratoires qui sont le fil conducteur du film 8 mile (avec Eminem). A la nuance près qu’elles se déroulent désormais systématiquement a cappella, et dans un esprit de respect mutuel.

Vous aimez le syndrome de « l’oeil qui frise », aux meilleures phases de l’adversaire en rhétorique? Goûtez donc ci-dessous la confrontation Jam vs. Jeune Chilly Chill dans le cadre des WordUp! Battles, manifestation de référence. On peut zapper dessus à volonté, tout en gardant l’assurance de tomber sur un passage d’anthologie. Adopté en France sous l’appellation de Rap Contenders, le concept a permis notamment à un certain Nekfeu (membre de 1995 et S-crew) de diversifier sa palette de talents.

Là encore le K6A est « dans la place », y compris Monk.E hilare aux premiers rangs, et Filigrann aka Fili endossant ici la fonction d’animateur et organisateur. Afin de mieux situer cette autre (et haute) figure montréalaise, on ne résistera pas, en guise de conclusion, au plaisir de revoir « Protège ta nuque », morceau de bravoure où il est l’alter ego de Raekwon.

Un bel hommage aux mythiques « shaolins » de Staten Island, en même temps qu’un exercice sur le son techniquement bien plus complexe qu’il n’y paraît. Pas d’la marde, tabarnak ! oops, pardon…

2013, une année de rap à Montréal

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Monk.E, Mexico

Elargissons un peu le champ de la famille, pour y intégrer des collègues volontiers cités par Monk.E dans sa revue de l’année écoulée.

Proche de K6A, avec deux sociétaires en commun –Maybe Watson et KenLo– Alaclair Ensemble remporte selon lui, et haut la main, la palme du meilleur titre d’album : ‘’Les maigres blancs d’Amérique du Noir’’.

Finement distanciée, la trouvaille stylistique nous secoue franchement la panse. Ou les côtes flottantes, pour les plus maigres (blancs) d’entre nous. Malgré le risque de persistance rétinienne sur une royale physionomie, on vous propose ce « Mon cou » plutôt électro, totalement décalé et néanmoins fortement vertébré. Bougez donc le vôtre comme il convient.

Autre bombe de 2013 volontiers citée : le trio Loud, Lary & Ajust. Mais si l’unanimité semble se faire parmi leurs pairs, les fans sont plus réservés. Nous aussi. Car on parle là d’un genre qui a produit ça et là plus que sa ration de ‘’daube’’ pure et simple. Alors, pourquoi ne pas redonner la parole à Monk.E le grand frère indulgent :

« Loud, Lary et Ajust ont continué de faire des ravages avec leur gullywood style contagieux. A un point tel que rapper en franglais sur des beats de trap s’appelle maintenant rapper comme Lary Kidd, pour beaucoup de jeunes qui ignorent l’origine américaine (dirty South) de cette rafraîchissante vague québécoise ».

Faites-vous votre opinion …

Trap music, le mot est lâché. La poule aurifère de pointures reconnues, comme de « suceurs de roues patentés » -mais ceci est un autre débat.

En ce qui nous concerne on préfère, dans un style pas très éloigné, la technique bien au point des très acclamés Dead Obies, sur l’ambiance un rien slacker de cette version de « $ud $ale » à tomber. De rire, et de son siège.

Le titre figure sur l’album ‘’Montréal Sud’’, on en trouvera tout naturellement le pendant géographique avec le dénommé Koriass sur « Rue des Saules », dans le genre périlleux mais remarquablement maîtrisé  de l’exercice sociologique sans concession…

El Cotola a filmé ‘’Graffologie 404’’ déjà présenté dans le précédent article. Comment pourrions-nous négliger le tandem qu’il forme avec Obia le Chef (dont le flow rappelle celui de notre Passi, un peu perdu de vue) sur ‘’Le Théorème’’, autre pépite très soulful de 2013. On ne vous fera pas l’injure de situer les lieux de tournage du clip de « Pour le love »!

Autre belle réussite pour moitié imputable à El Cotola : l’ambiance 100% sud-américaine de Agua Negra avec son deuxième complice attitré Paranoize, dont il partage les origines.

Et toujours dans cette veine world beat, sur un mode plus léger peut-être, on se gardera d’oublier le groove latino irrésistible de Boogat, également représentant de cette communauté fortement implantée à Montréal.

Irrésistibles aussi, les deux breaks scénaristiques préludant au vrai sujet traité par le clip de « Rap Queb » de Webster. Si seulement quelques rappeurs montés en épingle arrivaient à saupoudrer, ne serait-ce que d’une pincée de son second degré, leurs clichés grotesques ! Quoi qu’il en soit, ‘’A l’ombre des feuilles’’ est l’œuvre mature d’un vétéran, sûr de sa trajectoire depuis près de 20 ans, dont la première moitié utilise la langue anglaise comme vecteur.

Et puisqu’il est question de dualité sémantique, parlons de Jai Nitai Lotus, l’artiste québécois anglophone à citer le plus urgemment. Par sa culture jazz revendiquée et son côté polyvalent, il évoque quelques-uns de ses plus honorables confrères à l’ouest de l’Hudson Bay. Ainsi sur ce court mais intense morceau qu’est « Simbreaker », extrait de son premier véritable album « Something you feel »…

Plus connu en France, en raison de collaborations avec quelques artistes du cru (Fonky Family, Akhenaton, Ol’Kainry, 2Bal…), le très respecté Sans Pression a fait sur la scène québécoise un retour remarqué. Non qu’il en ait disparu ces dernières années, mais aux yeux de Monk.E il s’était quelque peu dispersé en productions indignes de son talent.

« Vagabond ma religion », le titre éponyme de son dernier opus, donne une bonne idée du savoir-faire persistant d’un auteur qui n’a jamais mâché ses mots.

En particulier pour flétrir, à juste raison, ce complexe de supériorité affiché par des collègues hexagonaux, et pas des mieux placés pour donner des leçons. Pour certains de ces esprits bornés, le parler joual serait un handicap insurmontable! Sans commentaire…