Rap français : le réveil

Et puisque ce titre est un nouvel emprunt à Koma, une petite prière pour commencer :

Vite vite, maestro, un deuxième !!

 

Justement, un quatuor d’anciens vient poser son empreinte sur ce début d’année du rap français. Si parallèlement quelques zélateurs incontinents de la plus bête et méchante pétoire du monde pouvaient nous lâcher les baskets, ça nous arrangerait, merci ! Au moins pendant l’année 2015, qui s’annonce riche en sorties de qualité…

 

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Flashback sur la première année de ce siècle.

DJ Mehdi avait encore dix ans à vivre, et la Mafia K’1 Fry quelques friandises plus-hardcore-t’imploses à nous servir au dessert. Aussi ‘’Contenu sous pression’’, premier et unique effort  jusqu’à ce jour d’un rappeur sans tête (médiatiquement parlant), et sans flow bien reconnaissable, tranchait-il sérieusement sur les autres productions de la rugueuse constellation Vitry-Choisy-Orly.

Néanmoins Karlito, puisque c’est de lui qu’il s’agit, s’y révélait particulièrement subtil et introspectif. Au point d’en paraître abscons aux fans de ce collectif sérieusement enraciné dans la réalité brute de l’asphalte hurlante. Et par le fait, plus adepte des textes directs que de l’enchaînement crochet-uppercut.

Discret mais certainement pas effacé, le revoici dans une salve lyriciste des plus incisives. Moins allégorique que par le passé, plus imprégnée de cette atmosphère de jungle urbaine que la qualité technique des clips réalisés aujourd’hui rend à merveille.

Pour les Rolling Stones, « Undercover » fut l’album du début de la fin, aux dires de la plupart de leurs admirateurs.

Pour Karlito, c’est le premier titre d’un prometteur « Impact », qui pourrait bien marquer un nouveau départ. A vrai dire, on ne l’attendait plus. Quelques indices savamment distillés vers la fin de l’été dernier nous avaient pourtant mis à l’oreille une puce plutôt excitée…

 

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Si incroyable que cela puisse paraître, le tout jeune quadragénaire Lino n’en est lui aussi qu’à son deuxième solo. Alors certes, lui n’a jamais vraiment disparu de nos écrans radar, même en volant occasionnellement à basse altitude (ça lui arrive). Mais que le magistral « Paradis assassiné » n’ait un successeur qu’une décennie plus tard est assez significatif de la difficulté à se maintenir en pointe dans le rap game.

Surtout quand le bonhomme doit accepter que sorte sans son aval une compilation faite de bric et de broc (« Radio bitume » en 2012, qu’on dira moyen avec une prise de risque modérée)…

Après Mozart, Brahms ou Fauré, il aura donc pondu à son tour un Requiem de haute volée. Sincèrement, nul besoin qu’il soit d’anthologie, on parle tout de même là d’un mythique représentant des belles années du Secteur Ä !

S’il vous plaît Monsieur Bors, refaites-nous aussi du Ärsenik au niveau d’une certaine soirée à La Bellevilloise en décembre 2013… et big up au frérot Calbo !

 

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Considérer Demi-Portion le mal nommé (au regard de sa science pugilistique des mots) comme un vétéran, avec neuf ans de moins et un solo de plus que son glorieux aîné ci-dessus, peut sembler abusif. On assume…

Sur un plan professionnel, le demi-parrain de la connexion languedocienne est l’instigateur d’une flopée de compilations, mixtapes et freestyles d’excellent niveau. De par son vécu familial, on peut voir en lui l’archétype du gamin mal parti qui se fait un nom à la force de ses rimes.

 

Guidée par une prise de responsabilités excluant la dérive individuelle, sa maturité précoce l’a tranquillement mené à la reconnaissance par le grand public, avec son deuxième album « Les histoires ». Et la fidélité indéfectible de son auditoire de longue date en dit long sur l’authenticité du lien noué.

« Dragon rash » a créé une attente incroyable, et c’est totalement réjouissant. Parce que Rachid Daif est un type bien, et la dream team de mc’s invités ne s’y est pas trompée. Ni End Of the Weak Suisse et ses organisateurs (-trices, bien joué Güliz ;-), qui l’ont convié à parrainer l’épreuve.

Attention ! prévenons immédiatement l’argument classique d’une supposée promo par featurings interposés : Koma et Mokless la demi-Scred, Disiz, Aketo, R.E.D.K entre autres, sont de la partie pour un posse cut tel qu’on les aimera toujours, et la présence sur un titre du très stylé grand frère Oxmo allait presque de soi.

La grande majorité des morceaux porte la griffe du rappeur maroco-sétois, que le grand Georges aurait probablement adoubé s’il n’avait eu le très mauvais goût de disparaître deux ans avant sa naissance. Et  on a plaisir à y retrouver Sprinter, le complice des Grandes Gueules, ou encore Swift Guad au niveau qu’on leur connaît, c’est-à-dire à découvrir de toute urgence.

 

 

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Celui qui transforme ce brelan en carré est un peu l’opposé de Karlito en termes de stratégie ponctuelle, mais assurément pas dans l’esprit. Là où l’Orlysien déboule de nulle part pour nous balancer dans les gencives un album qu’on n’espérait plus, Nasme aurait plutôt tendance à nous faire le coup de l’Arlésienne.

Entendons-nous : Nasme l’Animal, le Biffmaker, dont la récente tournée a fait quelques salles combles aux six coins de l’Hexagone (hé oui ! nous avons quelques rudimentaires notions de géométrie) n’est pas vraiment du genre à poser des lapins. C’est juste qu’à son degré de talent et de notoriété, il est à nos yeux un cas unique dans le PRF (Paysage Rapologique Français) : collaborateur très prisé, artisan essentiel de connexions franco-belgo-helvéto-montréalaises de gros calibre, producteur de collègues méconnus sur le simple feeling (j’aime, j’te donne mon soutien technique), il n’a toujours pas sorti son premier album !

Excès d’altruisme? Pas impossible. L’homme est attachant, toujours disponible, détaché des contingences fatales à certains accros des sunlights. Le voir en concert, le plus souvent avec le poto Flynt dont il est quasiment indissociable, vous convainct réellement de la survivance de cette rebel music dont on a un peu perdu la trace.

En annonçant pour mars « Le Goût du pire », on est bien conscients de prendre un pari audacieux. Mais s’il devait encore être repoussé aux calandres de break, comme dit mon neveu marseillais préféré, on réécouterait avec le même plaisir ce flow inimitable, sur des textes entre ironie nonchalante et froide lucidité.

 

Par la faute de notre as de trèfle, il nous fallait un joker.

Il est tout trouvé. Il s’appelle Ali, c’est le monsieur sans qui Booba et 45 Scientific ne seraient rien. Il fut un pilier de Lunatic, le titre de son troisième solo, à paraître fin février, est celui d’un Pilier de la Sagesse.

QUE LA PAIX SOIT SUR VOUS !

Le rap suisse est à l’heure !

« … démontrer que le rap suisse n’a rien d’emmerdant… »

Cette profession de foi, en conclusion de notre avant-dernier billet, a quelque peu intrigué. Et parfois été prise pour une pique, ce qui n’était absolument pas le cas.

A titre d’éclaircissement : il s’agissait simplement de prendre le contre-pied d’un blogueur (au demeurant excellent dribbleur) exprimant voici quelque temps son… hem… scepticisme, quant aux productions helvétiques.

Juger celles-ci à l’aune de la représentation hexagonale est aussi fallacieux qu’illusoire et inversement. Jusqu’à présent, combien de mc’s suisses ont-ils suivi le parcours menant parfois les nôtres à la notoriété ?

« je rappe dans l’ombre en attendant le soleil, pourquoi verrais-je la vie riche que dans mon sommeil ? » 

(Opee, « Rap dans l’ombre », 1999)

On peut citer Sens Unik, quatre albums majeurs dans les années 90 avant de se tourner vers la pop puis la funk de leurs débuts (ci-dessous un titre very old school du 2ème « Les portes du temps ») ;

 

Double Pact, auteurs d’un premier EP dès 1995, mais véritablement découverts ici (au fait, quand on dit ici il s’agit bien de là, vous l’aviez deviné) sur les fracassantes mixtapes du regretté DJ Mehdi (Invasion vol.1, 1997) et de Cut Killer (Opération freestyle, 1998) ;

les initiés nommeront aussi Opee, dont le trop méconnu Une vie et 4 saisons (1999) a également sa place dans le Panthéon de ces trois glorieuses du rap franco. Et puis c’est à peu près tout.

Curieux parallèle avec notre centre d’intérêt précédent (et dorénavant, permanent) : le rap québécois, si riche de promesses à la même époque et si vite oublié. De nous grand public, vivement intéressés par les connexions d’outre-Atlantique, et pas assez par les albums de ceux qui les rendaient possibles. Mais aussi des artistes français, ne renvoyant pas l’ascenseur comme il convenait.

D’où cette impression identique d’une éclipse, alors que le hip hop demeurait tout aussi vivace que chez nous à Bâle, Genève, Sion et Lausanne. Comme à Montréal, Québec, Laval et Gatineau.

Autre parallèle : le multilinguisme. Un atout de premier ordre, dont on semble seulement découvrir aujourd’hui la réalité au travers du groupe Swiss Avengers, fort bien nommés pour la circonstance. On y retrouve d’ailleurs Nega, ex-membre de Double Pact à qui il arrivait de rapper en allemand, à défaut du romanche ou de l’italien ici présents.

 

Nous ajouterons un troisième aspect fusionnel, entre nos cousins canadiens et nos voisins helvètes : une sorte de bucolisme assumé dans la confection des clips, très évident sur celui qui précède. Si le béton a la cote dans l’iconographie spécifique du rap, peut-être pourrions-nous à notre tour mettre en valeur certaines couleurs sylvestres particulièrement photogéniques.

A l’image de celles-ci (culinaires dans un premier temps, pourléchez-vous les babines !) sur une gouleyante collab Cheak 13Osti One, tous deux de la grande famille des freestylers EODub. De bons chums en dépit des apparences. Voyez bien qu’on peut être hardcore et esthète… éloignez tout de même vos jugulaires ! 😉

 

Bon, on n’arrive décidément pas à lâcher le rap québ. Au moins « Brooklyn : le film » nous facilite-t-il la transition… grâces en soient rendues à Pascal Tessaud et son équipe de pirates !

« Prépare-toi j’vais tout dévoiler et j’en suis qu’au prologue » 

(Kt Gorique, « Définition », 2013)

Dénicher la perle Kt Gorique, pour tenir le rôle principal dans ce décor dyonisien, cela n’avait rien d’une évidence ! Pourtant, il est impossible désormais d’en imaginer une autre qu’elle incarner Coralie-Brooklyn. Elle est venue, a vu, a vaincu : un peu ce qu’elle avait réalisé en 2012, pour la finale d’End Of the Weak à Manhattan, pas très loin de… Brooklyn.

Kt Gorique est la parfaite illustration de ce que le hip hop peut engendrer de meilleur. A savoir, une pépite qui prend le temps de maturer, de s’aurifier en quelque sorte. Rien d’une comète aussi vite éteinte qu’apparue…

Débuts très jeune, premières armes au sein d’un collectif bien soudé (Frères Incendie, avec Opak et Ar-J), la structure qui s’étend et intègre d’autres composantes. ArtMistys pour n’en citer qu’une, label indé aux activités multiples, sorte de K6A dont la branche graff(eur) aurait été supplantée par la branche graph(iste). Puis Jumo Prod, les studios MSixteen où se peaufine tranquillement l’album à venir. Sans oublier la danse, où excelle cette fan de longue date des grandes voix de la soul féminine, passées et présentes.

 

Kt Gorique, on l’aime déjà sans la connaître, ce qui ne saurait tarder (des tractations sont en cours, selon la formule consacrée). Et on comprend qu’un tel joyau regagne régulièrement son écrin valaisan. Certes pas le canton idéal pour accéder à la reconnaissance internationale, mais bon an mal an une pépinière de talents dont la ténacité n’est pas la moindre qualité.

N’est-ce pas avec cette denrée, plus une indéniable capacité à Fédérer (ouarf lol mdr ouarf) que la Suisse vient de décrocher son premier Saladier d’argent ?

Interlude : le souffle frais venu de « Brooklyn »

« Quand j’écoute du rap aujourd’hui ça m’rappelle que l’orchestre du Titanic a continué de jouer pendant qu’il coulait… »

Diantre ! ce blog chercherait-il à se saborder ? Ou : de l’art de perdre 500 amis en un post… Que nenni, damoiselles et damoiseaux !
Celui qui s’exprime ainsi est Ahmed Koma, vétéran véner et vénéré de la Scred Connexion, qu’on n’a plus besoin de présenter ici.
Dans un JT national, on dirait d’un ton pénétré : ce constat est alarmant, David. Sur le blog d’une équipe dont un membre est une variété de b-boy antédiluvien, on préfère interpeller sur le mode : « dis donc Ahmed, tu devrais avoir honte de désespérer ainsi les darons ! »…

N’empêche que « le fiston » soulève un lièvre de taille.
Si la punchline est lapidaire, et éparpille façon Raoul Volfoni, sa formulation sans concession reste à méditer –attention, on refait du JT, là…

Koma ne pardonne pas qu’un certain rap se soit aligné sur un modèle de société tellement rance qu’il devrait être sa cible de prédilection. Comment ne pas abonder dans son sens? Mais il est encore capable d’enthousiasme.
Comme nous.

Une bonne claque aux clichés

En voyant –en vivant– « Brooklyn : le film » mercredi soir, à l’occasion de son ultime avant-première francilienne, on s’est dit pas mal de choses. Dont celle-ci, en définitive plus revigorante qu’accablante : le rap français demeurerait sacrément tonique s’il ne s’était pas, à un moment donné, retiré dans sa tour d’ivoire. Laissant libre cours, par exemple, à une vision fantasmée de cette banlieue où ses peintres du dimanche n’ont parfois jamais mis les pieds.
Sincèrement, on éprouve quelques réserves à pointer du doigt (ou de n’importe quel autre organe accusateur) telle ou telle dérive. Nous l’avons tous ici laissée nous emporter, à défaut de l’encourager sciemment. Presque tous. Pas Koma.

Ni le réalisateur Pascal Tessaud dont le credo, débordant de très loin du cadre de la simple compétence cinématographique, embrasse une dimension sociologique sans pédanterie que pourraient avantageusement assimiler nombre de ses confrères mieux « établis » –hopopop, ça par contre c’est pas de la punchline, mille excuses à l’intéressé !
Pascal c’est un guerrier, nous a assurés un de ses proches lors du débat qui a suivi la projection. Voilà qui est mieux, et on le croit volontiers.

 

Et parce que notre truc c’est plus le hip-hop que le cinoche –de l’art de perdre 500 amis de plus à la moitié du billet !– on laisse à d’autres le soin de parler du film. Superbement, et souvent poétiquement, ce qui est à la fois symptomatique et exaltant… et si après tout, ce 21ème siècle adolescent avait encore une chance d’aspirer non seulement à la spiritualité mais, plus optimiste encore, à la solidarité ?
Intègre et intransigeant, le personnage de Yazid (Jalil Naciri, l’un des trois comédiens professionnels du casting) nous correspond. A tous. Il suffit de se départir du faux cynisme dont Issa (Rafal Uchiwa, impeccable) croit se faire une armure… celui-ci est le perdant de l’histoire, moins parce qu’il en est le salaud que parce qu’il a abdiqué ses propres valeurs.

Honnête et candide à la fois, une intervenante (dans la salle) regrettait de ne pas avoir le fin mot de l’affaire. On n’en a pas plus le début mot. Combien de fois l’avons-nous réellement, dans la vraie vie ? Pourquoi n’y aurait-il pas un vrai cinéma, pour la décrire et l’aimer telle quelle ?

Le rap tel qu’il se vit

Pascal Tessaud est de Saint-Denis, haut lieu historique de ce-que-vous-savez… et de la royauté française. Celle des Mérovingiens en particulier, occasion d’un hilarant raccourci entre Dagobert et NTM. Fallait quand même la placer, celle-là, dans la bouche de la jeune Suisse débarquée à l’improviste pour une vexation de trop…

A croquer, s’imagine-t-on. Par ces matois matous qu’elle émeut, puis fascine à sa manière sans fioritures, en sortant des griffes qu’elle a acérées. On en sent presque physiquement la marque cuisante au cours d’un génial « freestyle », sur le tempo d’une tâche ménagère aussi répétitive que soudain cathartique.

Coralie, alias Brooklyn quand elle rappe, c’est Kt Gorique. Sous une apparence frêle à chavirer les moins honorables instincts protecteurs, on lui devine une facilité à mettre aux trop sûrs d’eux dans la réalité, les mêmes « râteaux » que dans la fiction.

Le vrai hip-hop, c’est aussi celui d’Ursa Major, les inséparables 2Spee Gonzales , Babali Show et Dino Killabizz, ou alors on a rien compris ! Plus fort que le légendaire Percee P écoulant ses cassettes à la sortie des salles du Bronx, ils faisaient encore leur auto-promo dans les rames de métro de la ligne 13 il n’y a pas si longtemps. Et sont prêts à y retourner…

 

A propos, on ne devait pas trop parler du scénario, et finalement qu’est-ce qu’on a fait d’autre ?

Explication toute bête : pour la première fois, on a vu un film français sur le rap qui respire le rap. Parce que tant ses interprètes que son auteur le vivent. Au quotidien, sans pathos, sans mégalomanie, avec les hauts et les bas que connaît toute passion.
A votre tour ! Et prenez donc le temps de faire connaissance avec toute l’équipe de « Brooklyn », ici.

Kt Gorique, « couteau suisse » affûté…

 

… telle qu’à l’attaque du morceau où on l’a découverte (encore une connexion montréalaise) :

 

Il existe de longue date une spécificité du rap au féminin. Celle de s’affranchir de tout un arsenal de poncifs clinquants qu’il n’est plus besoin d’énumérer. Pour le reste, un peu comme dans le sport à tous niveaux, aucune raison d’établir de tableau comparatif de valeurs par sexe.
Ce préambule ne sous-entend pas l’absence de violence chez les sistas. Elles se préservent tout simplement de sa représentation redoutablement puérile. Cibler un public présupposé mâle, jeune et immature revient à donner aux peu convaincus le sentiment que le « vecteur » est lui-même un peu tout ça. Et les dispense de s’intéresser au real hip hop

« King Kong dans un corps de moustique »

Kt Gorique est violente. Violente, à la façon dont claque son nom d’artiste. Violente, au sens d’intense, impressionnante. Violente, par le fait que cette révoltée authentique bouscule, là où une néo-ploutocratie du rap croit le faire dans l’apologie de l’armement lourd.
Kt Gorique est à l’opposé de ce conformisme-là. « King Kong dans un corps de moustique », c’est elle qui le dit, dans l’une de ces punchlines dont elle a le secret :

 

Mais le poids plume en question occupe la scène comme une briscarde. Avec autant d’autorité que trois quarts de tonne de Boo-Yaa-T.R.I.B.E., les mémorables warriors samoans du rap californien des nineties.
Alors… violente, oui. Et aussi émouvante, tonique, drôle, cultivée.

Lorsque les jurés d’End Of the Weak (ces rencontres de freestylers qu’on ne louera jamais assez) ont décerné à Kt Gorique le titre mondial 2012 à New York, ils ont jugé sur des critères professionnels. Et non sur le symbole plaisant mais léger de la petite meuf de Martigny, Suisse, tenant la dragée haute à une demi-douzaine de confrères pas nés de la dernière pluie… Monk.E, Dandyguel, Drob Dynamic, entre autres.

Un peu plus de deux ans après, elle est en studio, enthousiaste à la perspective de boucler un premier album solo qui selon ses propres termes est l’aboutissement « d’un an de recherche, d’écriture, de composition, mais aussi d’attente, de prise de tête, de questions sans réponse, de barrières à passer encore et encore, et de bâtons dans les roues« .

Hé non ! certainement pas jonché de roses, le chemin de l’artiste éprise d’indépendance… ou alors, surtout les épines.

Brooklyn à Cannes

Dans un précédent article, nous avons risqué un audacieux rapprochement entre Kt Gorique et MC Lyte. Avec tout le respect dû à celle-ci, on doute de voir un jour la première nommée s’engluer dans la guimauve guettant à mi-carrière même les b-girls de Brooklyn !
Allez, on ne résiste pas à la tentation d’une transition facile.
Sachez que désormais Kt Gorique est Brooklyn.

 

Présenté à Cannes, plusieurs fois primé dans d’autres festivals, et en dépit d’un circuit de salles restreint, ce film a commencé à se faire une réputation par le bouche-à-oreille élogieux qui le suit partout. Tourné à l’arrache, aux dires de son réalisateur Pascal Tessaud, il décrit Saint-Denis comme rarement -presque aussi dionysiaque que dionysienne. Et possède la belle spontanéité de son interprète principale…

Voilà qui est la « femcee » valaisanne au caractère bien trempé qu’on ose intercaler dans un blog essentiellement consacré au rap québ ! Emblématique du hip hop dont la flamme se propage sans vaciller, et douée au point d’avoir gagné le surnom de « Couteau suisse » auprès des fans.
Parce qu’elle sait tout faire…

KT Gorique, Monk.E et la famille EOW

Né sur un coup de cœur, ne détestant pas les coups de pique mais sachant se tenir à carreau (le trèfle vous change parfois une caisse claire en caisse enregistreuse), ce blog a aujourd’hui cinq mois. Un âge où l’on a encore le droit de balbutier, ce qui nous arrange bien dans notre credo de ne pas varier d’un iota sa raison d’être.
Grosso modo : hip hop à tous les étages, du moment qu’on se baigne ailleurs que dans le mainstream. Grossissimo modo : la culture des block parties à l’ancienne, plutôt que la sculpture des parties anciennement charnues…

Et lorsque l’élément moteur est le plaisir de la découverte, son carburant est facile à trouver. Prenez Monk.E, par exemple –vous êtes sûrs, on vous en a déjà parlé !?!
Bon, maintenant lâchez-le, et plus vite que ça. Réduisez la focale, ou élargissez le champ, c’est comme vous voulez puisque que ça revient au même. Vous voyez le nombre de connexions possibles dans le cadre ?

 

A la 50ème seconde apparaît la future primée de cette édition 2012 d’End Of the Weak à New-York, mais vous êtes vivement invités à aller jusqu’à 1:23:05, bande de flemmards ! Parce que le sextette de lévriers qu’elle a ramassés dans la ligne droite, c’est pas du menu fretin croyez-nous…

Faisons tout de suite un sort à un stéréotype langagier des plus navrants. KT Gorique n’est pas un petit bout de femme, KT Gorique est une grande dame. Championne du monde à 21 ans, représentant la Suisse dans le berceau même du rap pour sa première participation !

Si l’on osait (t’inquiète, on va oser), on évoquerait la précocité de Queen Latifah, ou mieux, MC Lyte. Sans oublier Diam’s et son prometteur « Premier mandat » de 1999. Si l’on osait toujours plus (te bile pas, on est des oufs), on dirait qu’il est bien moins aisé de décrocher la couronne mondiale EOW à l’extérieur que de réussir son premier album à domicile.
N’est pas la Mannschaft qui veut –aux dernières nouvelles, elle ne serait pas constituée de petits bouts d’hommes, n’est-ce pas wunderbar ?
N’est pas non plus le Barça qui veut, admirez la transition

 

Et comme KT Gorique n’en est plus à un défi près, écoutez-la dans l’exercice périlleux d’un premier titre en anglais, mis en ligne le jour de ses 23 ans. La famille, on vous dit !